Parfum

Je fais souvent cette expérience étrange et pénétrante d’un parfum qui n’est jamais ni tout à fait le même ni tout à fait un autre dès lors que j’ôte le capot de Heaven Can Wait. Des visages défilent dès les premières notes. Aussi inconnus que familiers. Ce dernier-né aux Editions de parfums Frédéric Malle est signé Jean-Claude Ellena. 

“Clou de girofle, piment, ambrette et graine de carotte se mêlent à la fine beauté de l’iris. Les accents de pêche et de pruneau apportent une rondeur, structurée par la fougue du vétiver.”

Un style épuré, une écriture sans lourdeur – la signature Ellena se reconnaît entre mille. Cette fois, le parfumeur s’est inspiré d’”Un Homme et une Femme”, un film de Claude Lelouch qui appartient aux classiques du genre. C’était en 1966. Jean-Louis Trintignant donnait la réplique à Anouk Aimée dans “une histoire d’amour comme il y en a dans la vie et non comme il y en a au cinéma.”

Du cinéma, il y en a justement très peu dans cette composition olfactive. 

A la fois très moderne par le travail effectué sur les épices et rétro par le traitement de l’iris, du vétiver, Heaven Can Wait ne m’a pas évoqué l’histoire de Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée mais celle de Frédéric dans L’éducation sentimentale de Flaubert.

Les épices me ramènent à la fougue du jeune homme. Avec l’iris, on tourne les pages d’un classique, confortablement installés dans une fragrance qui sait surprendre. Le papier des pages devient peau quand les épices s’estompent, une peau d’homme qui se frotte à celle du poignet. Ensuite, vient la douceur, l’abandon à une autre que madame Arnoux.

Jean-Claude Ellena a-t-il lu L’Education sentimentale ? Est-il amateur de Flaubert ? Nous lui avons posé la question.

Flannie : Cher Jean-Claude Ellena, pouvez-vous nous conter l’inspiration première d’Heaven Can Wait ? 

Jean-Claude Ellena : Depuis quelque temps, j’avais une envie, travailler avec des épices dites “chaudes », celles dont on se souvient comme la cannelle, le piment, les clous de girofles et les graines de carottes que j’utilise comme des épices.  La raison : retrouver des senteurs charnelles, sensuelles, mémorielles.  

F : Quel est votre rapport à Flaubert ?

JCE : Comme écrivain d’odeurs, puisque c’est ainsi que je me présente, Gustave Flaubert fait partie de mes auteurs préférés, avec un amour tout particulier pour Madame Bovary et un Cœur simple, à la fois pour la justesse des mots choisis, du travail de la phrases ;  je pouvais voir dans son approche le travail d’un compositeur de parfums.

F : Quand a commencé votre propre éducation sentimentale avec les parfums épicés ? 

JCE : Je ne saurai le dire, mais très vite j’ai séparé les épices entre celles que je nomme « froides » et celles que je nomme «  chaudes » ;  les premières sont séductrices, fugaces, alertes et ne sont que des accroches, des sourires ;  les secondes  prolongent l’histoire et parlent de la peau, de son odeur, de sa douceur, de chaleur humaine et racontent le parfum.    

F : Quels sont les principaux défis quand on travaille avec des épices ?

JCE : Le dosage. Trop et c’est une brûlure, une gifle, une agression, peu et elles n’accompagnent pas l’histoire. Ici l’histoire est celle d’une rencontre amoureuse, d’une douce passion, d’une tendre relation. 

F : Recréer l’effet d’une peau… Est-ce devenu chose aisée pour un parfumeur de votre expérience ?

JCE : Je ne connais pas d’odeur plus belle que celle de la peau humaine.  C’est elle qui nous rapproche ou nous éloigne, c’est elle qui crée le désir ou l’indifférence ; alors oui j’aime jouer avec les odeurs, car l’odeur de la peau est complexe et donc attirante. Je ne vous donnerai pas la recette, je vous dirai seulement que les muscs ne suffisent pas, ils sentent trop le propre pour créer quelques désirs.  

F : Le directeur d’une maison de parfums me disait il y a quelques mois que les nouvelles générations s’intéressaient bien plus que leurs aînées aux parfums “vintage”. Qu’en pensez-vous ? 

JCE : Il a raison. Mais cela se met en place d’une façon non raisonnée. Il n’y a pas une demande, mais un besoin. Cela correspond simplement à un besoin de prendre le temps pour renouer avec  les sens, du toucher, du goût, de l’odorat, de l’ouïe, ses sens qui n’ont pas de paupières. La vue nous aveugle.

F : Il y a justement un petit côté rétro dans Heaven Can Wait. Était-ce voulu dès le départ ? 

JCE : Ce n’était pas voulu, ce fut malgré moi. j’avais besoin de renouer avec le temps.  Je crois que Heaven Can Wait est un hommage à certains parfums que j’ai aimés et qui m’ont construit.

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