Cette semaine, nous vous proposons de repenser le quotidien avec Muriel Teissier du Cros, la créatrice de la boutique Manamu, qui s’est portée sur les arts domestiques avec la céramique contemporaine utilitaire. La poterie a longtemps été mise de côté et parfois même qualifiée d’art pauvre. Aujourd’hui, un autre regard se pose, qui ouvre le chemin d’un art du quotidien.
Entretien

Flannie : Pouvez-vous nous raconter l’histoire de Manamu ? Comment est née la boutique ?
Muriel : La proposition Manamu est née du désir de renouer avec une forme de simplicité et d’humanité. Le projet a vu le jour au contact de la nature, dans une commune rurale aux portes des Cévennes. Traditionnellement, Saint-Hippolyte-du-Fort a vu se développer des filatures, des tanneries et des draperies. Aujourd’hui terre d’asile de nombreux artistes, la région est pétrie d’expressions sensibles, souvent soutenues par un tissu associatif vivace. L’artisanat reste très présent, permettant de travailler sur des échelles locales, et dans des schémas de production humbles et respectueux du vivant.
Manamu puise ses origines dans l’amour de ce lieu-territoire et dans l’observation de ses mémoires, à commencer par son histoire géologique et ses roches. La terre raconte les formations et les formes, les paysages, mais aussi les manières de vivre et de se mouvoir, intrinsèquement liées. Elle est un magnifique contact au vivant, organique, intuitif, charnel. À la croisée de nombreuses disciplines (paysagisme, botanisme, etc.), elle permet de conjuguer art et artisanat.
Mené par le choix de cultiver des dimensions à taille humaine, Manamu s’est porté sur les arts domestiques avec la céramique contemporaine utilitaire. La poterie a longtemps été mise de côté et parfois même qualifiée d’art pauvre. Aujourd’hui, un autre regard se pose, qui ouvre le chemin d’un art du quotidien.
F : Vous dîtes très joliment “les objets nous choisissent et nous les choisissons”. Pouvez-vous développer ?
M : À mes yeux, ces élections sont liées à nos gestes ancestraux —s’alimenter, se protéger. Nos choix portent d’abord sur nos besoins fondamentaux, pour lesquels les objets domestiques occupent une place essentielle. Imaginés pour accompagner le quotidien, ils tiennent de l’équilibre, celui des matières, des formes, des proportions —et donc des sensations— pour servir harmonieusement l’usage. La mesure, l’ordre, la justesse, et donc la beauté, mais jamais dans une pure et idéale contemplation, jamais sans l’usage qui incarne et donne vie : toujours dans l’élégance.
Cette réciprocité me semble aussi liée au geste artisanal. Manamu sélectionne de petites quantités, pièces uniques ou petites séries, auprès d’artistes et artisans qui travaillent essentiellement à la main, souvent seuls et sur commande. Leurs créations, l’extrême soin accordé, portent leur empreinte, leur recherche, leur regard. Des mains de l’artisan aux nôtres, il n’y a qu’un pas. L’objet fait lien, traversé d’altérité. C’est à cet endroit notamment que s’exprime la poésie domestique.
Enfin, dans un contexte de crise environnementale, l’artisanat me semble tenir de la sensibilisation et de l’engagement autour de la question du vivant. Les savoir-faire artisanaux explorent des systèmes de production en marge de l’industralisation et de la standardisation. Ils invitent à consommer différemment. Créer et acquérir deviennent des actes d’égard, dans un dialogue fécond.

F : Julia Gilles, Lucie Micheau… Pouvez-vous nous présenter quelques-uns des artisans et artistes dont vous vendez les créations ?
M : À ce jour, je travaille avec six céramistes. Impossible d’en présenter un sans présenter l’autre !
Léa Brodiez et Julia Gilles ont inauguré les premières céramiques de Manamu. Le presse-agrumes de Julia a été mon tout premier contact avec son travail, un compagnon du quotidien redoutablement efficace que je ne range jamais dans le placard ! J’ai eu un énorme coup de cœur pour son expression brutaliste conjuguée à des bleus saisissants de nuances. Entre les mains de Julia, une dimension sauvage agrippe chaque pièce. Ses créations jouent du contraste entre formes douces et matières brutes. La céramiste a choisi de travailler un grès roux dense en pyrite de fer, qui confère à l’objet une manière de rudesse. Sa couleur rouille vient réchauffer les décors minéraux de Julia, émaillés intuitivement au pinceau. À la croisée des fonds marins et de ce qui tient du ciel, les bleus tutoient les verts, les jaunes, l’indigo. “La terre révèle et garde en mémoire”, souligne la céramiste, qui s’inspire des paysages et de leurs reliefs. On pense aux nuances imprimées par le temps, aux éléments qui façonnent notre Terre —en douceur, en tempête. Une métaphore organique des fragilités et des forces du vivant.

Chez Léa Brodiez, les décors m’ont tout de suite émue, leurs mouvements, ce geste vibrant et enlevé. La céramiste tourne ou monte au colombin des pièces chamottées brutes qu’elle conjugue à des décors vernissés sur un grès engobé. Entre ses mains, il faut que ça vibre et que ça vive même une fois la terre cuite. Léa fait danser les traits, à l’endroit, à l’envers, de biais, les uns les autres à côté, joue de leur diversité. Au rythme des courbes et des aspérités se dessine un nouvel alphabet, tonique, enjoué. Cette écriture, Léa la déploie à travers un dialogue de cohabitation et de rencontre. Au sein de chaque pièce, le brillant épouse le brut, le calme s’allie au mouvement, le plein côtoie le vide. Une autre perception s’installe, celle des courbes, des profondeurs et de leur confluence.

Lucie Micheau est la troisième magnifique rencontre de Manamu. Parmi les singularités de sa démarche, la collecte de minéraux naturels bruts et le façonnage à la main. Gratter, creuser, explorer… Lucie joue avec les découvertes que lui révèle l’environnement pour conjuguer les matériaux qui décoreront ses pièces. Mais avant de devenir décor, la matière donne lieu à l’expérimentation : comment vont se comporter les sables, cendres et roches lors de leur transformation par le feu ? Comment jouer avec la lumière, la rugosité, le poids ? Lucie inscrit une histoire par-delà la céramique, une ouverture sur le passé des roches et leur transformation. Aucune pièce n’est identique, mais les unes sont reliées aux autres par leur texture, sensible et en finesse, par un détail, une forme, une matière, une nuance de couleur. Lucie façonne des formes simples, épurées, dans un mouvement dynamique et personnel, afin de faire émerger les formes du vivant au sein de l’univers domestique. Ce sont des objets du quotidien précieux et intimes. Toutes les pièces sont modelées à la main, pour accorder à chacune son exception.

J’ai ensuite rencontré Livia Vesperini, jeune céramiste établie à Marseille dont le travail des émaux relève d’une peinture abstraite extrêmement sensible. Livia façonne ses céramiques dans un geste intuitif associant le jeu de l’aléatoire. Sa technique favorite est le modelage à la main dans une écoute directe de la matière. Ses céramiques portent une empreinte volontairement primitive, brute et sensible. Elles font écho à la terre, à sa multiplicité, à ses reliefs, mais aussi à l’artisanat même, au passage de la main. Ses émaux et couvertes sont issus de recherches personnelles sur des matières premières glanées. Terre de ruisseau de Lozère, cendres de châtaignier de Corse ou de sarments de vignes… Les collectes de Livia s’inscrivent dans une démarche de simplification et de pratique durable. Diplômée des Beaux-Arts de Marseille, Livia a préféré l’utilitaire au concept pour célébrer la terre dans un rapport sensible engagé dans le quotidien. Passionnée par la cuisine et les mets, Livia imagine ses pièces comme les éléments picturaux d’une table composée pour rendre hommage aux nourritures terrestres. Manamu est sa première collaboration en boutique.

Puis s’est présenté le monde des objets de François Bauer pour qui Manamu est aussi la première collaboration en boutique. Mon adhésion immédiate a pris la forme de l’étonnement et de la surprise. François travaille chaque faïence d’une façon surréelle, comme s’il s’agissait d’un dessin encore couché sur le papier. Des cernes noirs soulignent l’objet en autant de plans qu’il y a d’angles et d’arêtes. Dans ces cadres, les teintes pastel contrastent à la manière de toiles libres. Vases, pichets et autres objets s’animent dans ce geste imagé, où le dessin déplace les lignes pour un réel plus vrai que d’ordinaire. Pour François, la céramique est la traduction d’une histoire dessinée des objets, de la peinture et de l’architecture. De l’esquisse au volume, le dessin occupe une place centrale chez l’artiste. Ses “céramiques dessinées”, comme les nomme François, s’inspirent des objets du quotidien de la peinture moderne. Le traitement de la couleur emprunte aux techniques de l’impressionnisme et de la fresque, tandis que les volumes sont travaillés selon les codes de la maquette. Une invitation à jouer avec nos représentations, entre déconstruction et peinture.

Enfin, Léna Gayaud est la céramiste la plus récente arrivée chez Manamu. Sa production artistique grand format est représentée par la galerie SISSI club, à Marseille. Avec Manamu, Léna propose pour la première fois ses pièces utilitaires en boutique. Ce qui emmène la céramiste, ce sont les histoires. Ses objets narratifs témoignent de l’histoire de savoir-faire et de gestes ancestraux. Mais pour Léna, ils résonnent aussi avec la quête du Graal et les cycles arthuriens, les légendes mystiques de la forêt et des Cévennes médiévales qui l’ont vue grandir. L’objet devient un voyage émotionnel à transporter chez soi. Diplômée des Beaux-Arts de Marseille, Léna traite les volumes par un modelage spontané, avec des formes volontairement irrégulières. Au creux d’une pièce, on peut découvrir un message ou une illustration qui rappelle la signature Rocky Velours de Léna, également tatoueuse professionnelle. À travers différents médiums liés par la pratique du dessin, Léna invite à décloisonner les frontières entre art et artisanat, sous le signe d’un merveilleux débridé.

Cette architecture a induit d’autres rencontres dont Manamu se fera un plaisir de parler plus tard.
F : Comment sélectionnez-vous les créateurs et les objets que vous vendez ?
M : Chuuuut, c’est un secret ! Plaisanterie à part, l’un des points importants à mes yeux est de bâtir des partenariats durables. Plutôt que de fonctionner en collections liées à des années ou des temps de l’année, je choisis de construire Manamu selon une politique d’auteur. Cela vient sans doute de mes années dans le monde de l’édition. Le propre d’une maison d’édition est d’abriter des auteurs et leurs textes. J’aime l’idée que Manamu puisse être une maison avec ses habitants et leurs univers domestiques. J’ai à cœur d’essayer de promouvoir leurs rapports personnels au monde, respectueux du vivant et loin des modes, leur art tourné vers la quotidienneté.
F : La terre est la matière la plus présente sur Manamu. Elle vous fascine ?
M : La terre est avant tout une passion. Comme je l’exprimais plus tôt, elle est un magnifique contact au vivant, organique, intuitif, charnel. La céramique partage énormément avec le vivant : le caractère modelable, la plasticité, la disposition à devenir forme. Le comportement des argiles, les processus de fusion des émaux, mettent en forme les transformations de la matière.
À la croisée de cette métamorphose, les artistes et leurs démarches, auxquels je suis particulièrement sensible. L’expérimentation comporte son lot d’échecs, la pièce qui se fend, qui craquelle, qui refuse le geste. Un contrôle absolu sur la production est impossible, même en maîtrisant le cadre, la règle, la technique. J’ai beaucoup de respect pour cette conscience de l’aléa, cette ténacité dans le geste créatif. Le vivant requiert une attention et une intuition qui engagent au-delà de la routine et de la reproduction. Mon amour pour la terre se porte aussi à cet endroit. Je pense notamment à Lucie Micheau dont Manamu accompagne plusieurs pièces. La collecte de minéraux naturels bruts est une étape fondamentale de son travail. Passionnée de géologie, Lucie a le goût d’observer ce que l’on ne peut plus voir grâce à un affleurement, un trou dans la roche ou l’effet du temps. Gratter, creuser, transporter… Puis vient le temps de la transformation, de la confrontation à la matière. À travers sa démarche, Lucie semble remettre en marche l’histoire des roches. Son travail rappelle qu’au sein du vivant, la transformation s’inscrit sur des temps bien plus longs que ceux de l’histoire humaine.




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