Flannie

Le théorème de l'escarpin

Catégorie : Maison

  • L’argile, les cendres, le sable… Tout l’inspire. Lucie Micheau, cĂ©ramiste en Ardèche, explore la matière, les formes du vivant, dans des pièces uniques, façonnĂ©es Ă  la main, qui servent le quotidien en beautĂ©. Une beautĂ© brute empreinte des couleurs des cendres, du sable, du mĂ©tal qu’elle recueille et travaille, remplissant ses petits carnets de notes après chacune de ses dĂ©couvertes. Une beautĂ© singulière qui rend hommage Ă  la prĂ©ciositĂ© des roches. “J’ai une aspiration Ă  fabriquer et Ă  sublimer avec ce que je ramasse dehors, nous explique-t-elle. Pour moi, c’est cela qui donne de la valeur Ă  mon travail. Je fais des pièces qui se ressemblent mais ne sont jamais pareilles.”

    A découvrir sur l’e-shop Manamu

    Rencontre

    Chère Lucie,

    Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

    Avant de devenir céramiste, j’ai exercé plusieurs métiers différents, j’ai beaucoup voyagé. J’ai fait des choses assez variées, effectué des études d’anthropologie. J’avais une vraie curiosité. Petit à petit, j’ai senti que j’avais besoin d’un travail créatif et de beaucoup d’autonomie dans la manière dont je gérais mon travail. Le statut de salarié ne me convenait pas du tout. J’ai exploré quelques pistes. L’argile a toujours été présente dans ma vie depuis mon enfance. J’en ai fait beaucoup dans un atelier près de chez moi, vers Bordeaux. Je me suis décidée un jour à me payer un stage de tournage et cela a été un gros déclic.

    Qu’est-ce qui a provoqué ce déclic ?

    Ma rencontre avec la potière chez qui j’ai fait le stage. Je me suis dit “Ça peut ĂŞtre un travail.” Le fait de la voir travailler  me faisait super envie. Je voulais aller beaucoup plus loin.  La personne qui animait ce stage a senti qu’il y avait quelque chose qui se jouait. Elle a acceptĂ© que je vienne me former dans son atelier en Ă©change de coups de main. Je dĂ©couvrais comment marchait la vie de potière. A un moment, elle m’a dit “c’est bien beau mais maintenant il faut que tu fasses une Ă©cole.” J’ai postulĂ© Ă  la Maison de la CĂ©ramique Ă  Dieulefit et j’ai Ă©tĂ© prise. Je suis partie en formation pendant 14 mois. C’est une formation très intense mais on apprend vraiment beaucoup de techniques. A la sortie de cette formation, nous Ă©tions au moins 3 Ă  vouloir un atelier collectif pour nous installer. On a traversĂ© le RhĂ´ne et on s’est installĂ© au Moulinage de Chirols dans un atelier collectif. 

    Vous avez une particularité, vous collectez des minéraux naturels bruts…

    Je rĂ©cupère des cendres, des sables, des argiles. Je fabrique mes chamottes (argile concassĂ©e et cuite Ă  basse tempĂ©rature. Je la rĂ©intègre dans l’argile de façonnage ensuite). Je ramasse aussi des roches qui vont entrer dans la fabrication de mon Ă©mail. La terre de façonnage, je l’achète. C’est de la terre assez rustique de carrière. J’ai vraiment Ă  cĹ“ur de travailler le moins possible avec l’industrie cĂ©ramique. Cette argile-lĂ , je la personnalise en mettant dedans de la pyrite de fer que je rĂ©cupère. Je concasse et tamise du mĂ©tal rouillĂ©, des sables, des chamottes… et je passe mon temps Ă  varier les paramètres. c’est vraiment mon moteur, ma stimulation. En cĂ©ramique, si on change un dĂ©tail, beaucoup de choses changent. Je dĂ©veloppe tous les panels que j’ai en ma possession avec tous les ingrĂ©dients. 

    D’oĂą naĂ®t cette envie ? 

    Je ne l’ai pas conscientisĂ©. J’ai juste compris que c’était lĂ  que je trouvais mon plaisir dans la crĂ©ation. C’est venu Ă  l’école dans le sens oĂą j’ai très vite compris que je n’avais pas envie de travailler avec du bleu cobalt, du violet ou du jaune. J’ai une aspiration Ă  fabriquer et Ă  sublimer avec ce que je ramasse dehors. Pour moi, c’est cela qui donne de la valeur Ă  mon travail. Je fais des pièces qui se ressemblent mais ne sont jamais pareilles. 

    Vous façonnez la matière à la main ? 

    J’ai commencé la céramique en allant voir une tourneuse mais je n’ai pas persisté dans le tournage. J’ai senti que ce n’était pas ma manière de fabriquer. Comme mes pièces ont beaucoup de texture, elles ne sont pas forcément totalement symétriques. J’ai bien vu que cela ne marchait pas du tout avec le tournage. Le fait de façonner crée un lien très proche avec mes pièces. Même si je fais des séries, je passe du temps sur chaque pièce. J’aime vraiment cette idée, cette idée d’avoir le bon geste et le bon outil. Je ne pourrais pas tourner une centaine de bols, j’ai besoin de me sentir plus près de mes objets. Quand je les façonne à la main, ils ont une petite identité à chaque fois. C’est hyper important pour moi.

    Combien de temps vous faut-il à peu près pour façonner une pièce ?

    Cela dĂ©pend de l’objet. On va commencer par un premier jet de gestes. Après, il faut attendre et intervenir Ă  un autre moment quand la pièce sera Ă  un certain stade de sĂ©chage. Après, je le repose et fais autre chose. Les thĂ©ières, par exemple, je les fais par 2 ou 3, cela peut me prendre 1 ou 2 bonnes journĂ©es. 

    Vous dîtes “l’expérimentation est le fil rouge de ma démarche artistique. Un fil que je déroule à chaque cuisson”. Pouvez-vous nous expliquer ?

    Je dirais que je jongle un peu entre expĂ©rimentation et crĂ©ation. Ce n’est pas très scientifique. C’est très empirique. Il y a toujours une recherche en cours dans ma tĂŞte. Chaque fois que je relance un four, dans mon four, il y a toujours des pièces nouvelles avec, par exemple, une nouvelle chamotte que j’ai faite et je voudrais voir si la couleur de cette chamotte va sortir sous tel Ă©mail… J’ai des cahiers remplis de notes. Je sais qu’avec telle terre, tel sable, tel pourcentage d’émail Ă  l’intĂ©rieur, ça fait ci ou ça. 

    En ce moment, je travaille des grosses pièces, avec un volume plus gros, au colombin, une technique que je maîtrise moins mais que je commence à connaître maintenant. Je cherche mon répertoire de formes. Pour ne pas se lasser, il faut toujours renourrir quelque part. Cela me fait du bien de travailler à une autre échelle, cela questionne aussi ma manière d’émailler. Est-ce que le rendu sera aussi plaisant que sur l’émail d’une théière ? L’évolution est là. Toujours réintroduire un nouveau truc à un moment quand on en a marre. Et on cherche à aller plus loin sans changer radicalement.

    Vous sortez facilement de votre zone de confort…

    Oui, un peu trop mĂŞme. Mais c’est aussi pour cela qu’il y a des pièces que je trouve trop belles aujourd’hui. C’est qu’elles se sont produites sans que je le dĂ©sire. 

    Vous dĂ®tes “ inscrire une histoire par-delĂ  la cĂ©ramique, une ouverture sur le passĂ© des roches et leur transformation”…

    Mon inspiration me vient parfois quand je regarde un paysage et vois de la pouzzolane (roche volcanique). Je me dis “je vais voir comment je peux l’intĂ©grer dans mes pots d’une manière ou d’une autre” puis je fais des tests. Ce fonctionnement est une forme de sublimation. A la fin, j’ai des pots dans lesquels je sais que j’ai mis des trucs que j’ai ramassĂ©s dehors et cela les rend très prĂ©cieux. Initialement, ce que j’ai ramassĂ© Ă©tait dĂ©jĂ  prĂ©cieux. En fait, l’argile est le fruit de la dĂ©composition du feldspath qui est dans le granit, lĂ  depuis des centaines de milliers d’annĂ©es. C’est incroyable la prĂ©ciositĂ© de ces roches. On ne s’en rend pas compte car c’est une Ă©chelle de temps qui n’est pas du tout la nĂ´tre. 

    C’est aussi un processus un peu particulier de cuire. Quand on ouvre son four, cela ne ressemble pas du tout Ă  ce qu’on avait mis dedans au dĂ©but. C’est quand mĂŞme dingue, c’est une transformation magique. A la base, la poterie, c’était cela. On prenait de l’argile du jardin. On prenait des cendres. On les mĂ©langeait et on les cuisait ainsi. 

    OĂą puisez-vous votre inspiration ? 

    Dans la gĂ©ologie, bien sĂ»r, mais je peux aussi ĂŞtre très, très inspirĂ©e par des expos de photographies. Ce qui m’a beaucoup inspirĂ© dans la dĂ©marche, ce sont les thĂ©ières yixing et comment elles sont fabriquĂ©es. Ce sont des thĂ©ières faites Ă  la main avec quelques objets en bois. Je me suis dit “ok. Il faut juste crĂ©er ses propres gestes pour fabriquer ses objets.” Cela m’a beaucoup marquĂ©e. Je peux ĂŞtre aussi inspirĂ©e par de la cĂ©ramique contemporaine complètement abstraite car cela parle beaucoup des Ă©motions qui sortent. 

    Théières, cuillères, petits jouets… Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?

    Les théières marchent très bien. Les cuillères. Et les assiettes que je fais depuis peu.

    Quelles sont, parmi vos créations, celles dont vous êtes le plus fière ?

    Les théières. Ce sont des pièces plus difficiles à réaliser. J’ai mis longtemps à atteindre ce dont j’avais envie.

    Celles qui vous ont donné le plus de fil à retordre ?

    Un peu toutes (rires). Quand on travaille ainsi l’émail et les engobes, il arrive qu’on ait des problèmes techniques. Certains problèmes n’apparaissent pas Ă  la première cuisson mais Ă  la deuxième. Cette manière de travailler impose une Ă©norme contrainte. Je n’achète pas d’oxydes ou de colorants de l’industrie cĂ©ramique. J’ai donc une palette un peu rĂ©duite de couleurs ou de textures. Arriver Ă  avoir quelque chose qui me plaise esthĂ©tiquement, sans ĂŞtre terne ou ennuyeux, c’est long aussi. 

    Vos pièces sont uniques, cela leur confère une beauté d’autant plus émouvante. Pensez-vous que cette unicité soit devenue le nouveau luxe ?

    Dans un sens, oui. J’ai eu l’impression quand j’étais Ă  Paris qu’il y avait un public avec un certain budget qui vraiment recherchait cela, des objets très intimes mais aussi Ă  utiliser. Cela reste une niche. La cĂ©ramique a quand mĂŞme un public tout petit par rapport Ă  d’autres choses. Aujourd’hui, on est un peu dans la surconsommation d’objets, il y a peut-ĂŞtre une espèce d’aspiration Ă  redonner de la valeur aux choses. 

    Quels sont, selon vous, les plus grands défis de demain pour les céramistes ?

    Une banalisation de la cĂ©ramique qui diminue la valorisation du savoir-faire. Ce qui est compliquĂ© aussi, c’est le fait que certaines entreprises proposant des objets d’intĂ©rieur s’associent avec des cĂ©ramistes puis produisent en sĂ©rie. On voit donc de la cĂ©ramique vendue en sĂ©rie – moins moche qu’avant, voire mĂŞme avec des petits dĂ©fauts exprès. Cela participe Ă  une certaine croyance comme quoi c’est fait artisanalement mais ne coĂ»te que très peu. Il y a une confusion sur le savoir-faire, une mĂ©connaissance du travail. C’est un boulot d’expliquer aux gens qu’il y a plusieurs cuissons, un savoir-faire acquis au long cours. C’est un mĂ©tier très long Ă  maĂ®triser. Cela nous porte vraiment tort. Le public est un peu ignorant des difficultĂ©s du mĂ©tier.

    Parlez-nous un peu de vos prochaines pièces…

    En ce moment, je fais des jarres très, très texturées. Je teste des formes. J’ai envie de prendre plus de risques, d’aller plus loin dans la fusion des matières premières.

    et du Moulinage de Chirols… 

    C’est un collectif qui s’est créé il y a 5-6 ans maintenant. Nous avons dĂ©cidĂ© de racheter un ancien moulinage de 4500 m2 de bâti avec le projet d’amĂ©nager des espaces pour de l’habitat, du spectacle, de l’artisanat d’art. A ce jour, il y a une menuiserie associative, un atelier de mĂ©tal, notre atelier de cĂ©ramique, un atelier d’arts plastiques et de broderie d’art, un atelier son, studio d’enregistrement en cours de crĂ©ation. Il y a un collectif de paysagistes, des habitations temporaires, des compagnies de théâtre, clown, musique, des spectacles et des rĂ©sidences. Il y aura aussi une salle de spectacle, une cantine et des habitations encore en chantier. On organise pĂ©riodiquement des chantiers collectifs oĂą on fait de l’auto-rĂ©habilitation Ă  plusieurs avec l’envie de partager les savoir-faire, d’apprendre ensemble… On expĂ©rimente beaucoup.

    Quels sont vos projets futurs ?

    En ce moment, ma grosse motivation, c’est de postuler Ă  des rĂ©sidences. Je n’ai pas un background d’école d’art mais je sens que je pourrais vraiment tirer des bĂ©nĂ©fices d’avoir des petits temps entre parenthèses dans d’autres lieux oĂą je fais un focus sur une recherche que je peux vraiment dĂ©velopper. 

    Retrouvez les créations de Lucie sur l’e-shop Manamu

  • Cette semaine, nous vous proposons de repenser le quotidien avec Muriel Teissier du Cros, la crĂ©atrice de la boutique Manamu, qui s’est portĂ©e sur les arts domestiques avec la cĂ©ramique contemporaine utilitaire. La poterie a longtemps Ă©tĂ© mise de cĂ´tĂ© et parfois mĂŞme qualifiĂ©e d’art pauvre. Aujourd’hui, un autre regard se pose, qui ouvre le chemin d’un art du quotidien. 

    Entretien

    Flannie : Pouvez-vous nous raconter l’histoire de Manamu ? Comment est nĂ©e la boutique ? 

    Muriel : La  proposition  Manamu  est  nĂ©e  du  dĂ©sir  de  renouer  avec  une  forme  de  simplicitĂ©  et  d’humanitĂ©. Le projet a vu le jour au contact de la nature, dans une commune rurale aux  portes  des  CĂ©vennes.  Traditionnellement,  Saint-Hippolyte-du-Fort  a  vu  se  dĂ©velopper  des  filatures,  des  tanneries  et  des  draperies.  Aujourd’hui  terre  d’asile  de  nombreux  artistes,  la  rĂ©gion  est  pĂ©trie  d’expressions  sensibles, souvent  soutenues  par  un  tissu  associatif vivace. L’artisanat reste très prĂ©sent, permettant de travailler sur des Ă©chelles  locales, et dans des schĂ©mas de production humbles et respectueux du vivant. 

    Manamu  puise  ses  origines dans  l’amour  de  ce  lieu-territoire et dans  l’observation de ses mémoires, à commencer par son histoire géologique et ses roches. La terre raconte  les  formations  et  les  formes,  les  paysages,  mais  aussi  les  manières  de  vivre  et  de  se  mouvoir,  intrinsèquement  liées.  Elle  est  un  magnifique  contact  au  vivant,  organique,  intuitif,  charnel. À  la  croisée  de  nombreuses  disciplines  (paysagisme,  botanisme,  etc.),  elle permet de conjuguer art et artisanat. 

    MenĂ© par le choix de cultiver des dimensions Ă  taille humaine, Manamu s’est portĂ© sur  les arts domestiques avec la cĂ©ramique contemporaine utilitaire. La poterie a longtemps  Ă©tĂ© mise de cĂ´tĂ© et parfois mĂŞme qualifiĂ©e d’art pauvre. Aujourd’hui, un autre regard se  pose, qui ouvre le chemin d’un art du quotidien. 

    F : Vous dĂ®tes très joliment “les objets nous choisissent et nous les choisissons”.  Pouvez-vous dĂ©velopper ? 

    M : Ă€ mes yeux, ces Ă©lections sont liĂ©es Ă  nos gestes ancestraux —s’alimenter, se protĂ©ger.  Nos  choix  portent  d’abord  sur  nos  besoins  fondamentaux, pour  lesquels  les  objets domestiques occupent une place essentielle. ImaginĂ©s pour accompagner le quotidien, ils tiennent de l’équilibre, celui des matières, des formes, des proportions —et donc des  sensations—  pour  servir  harmonieusement  l’usage. La  mesure,  l’ordre,  la  justesse,  et  donc la beautĂ©, mais jamais dans une pure et idĂ©ale contemplation, jamais sans l’usage  qui incarne et donne vie : toujours dans l’élĂ©gance. 

    Cette  rĂ©ciprocitĂ©  me  semble  aussi liĂ©e  au  geste  artisanal.  Manamu  sĂ©lectionne  de  petites  quantitĂ©s,  pièces  uniques  ou  petites  sĂ©ries,  auprès  d’artistes  et  artisans  qui  travaillent essentiellement Ă  la main,  souvent  seuls et  sur commande. Leurs crĂ©ations, l’extrĂŞme soin accordĂ©, portent leur empreinte, leur  recherche, leur  regard. Des mains  de l’artisan aux nĂ´tres, il n’y a qu’un pas. L’objet fait lien, traversĂ© d’altĂ©ritĂ©. C’est Ă  cet  endroit notamment que s’exprime la poĂ©sie domestique.

    Enfin,  dans  un  contexte  de  crise  environnementale,  l’artisanat me  semble  tenir  de  la sensibilisation  et  de  l’engagement  autour  de  la  question  du  vivant.  Les  savoir-faire  artisanaux explorent des systèmes de production en marge de l’industralisation et de la  standardisation.  Ils  invitent  Ă   consommer  diffĂ©remment. CrĂ©er  et  acquĂ©rir  deviennent  des actes d’égard, dans un dialogue fĂ©cond. 

    Julia Gilles

    F : Julia Gilles, Lucie Micheau… Pouvez-vous nous prĂ©senter quelques-uns des artisans et  artistes dont vous vendez les crĂ©ations ? 

    M : Ă€ ce jour, je  travaille avec  six cĂ©ramistes. Impossible d’en prĂ©senter un sans prĂ©senter  l’autre !  

    Léa Brodiez et Julia Gilles ont inauguré les premières céramiques de Manamu. Le presse-agrumes  de  Julia  a  été  mon  tout  premier  contact  avec  son  travail,  un  compagnon  du  quotidien  redoutablement  efficace  que  je  ne  range  jamais  dans  le  placard !  J’ai  eu  un  énorme coup de cœur pour son expression brutaliste conjuguée à des bleus saisissants de nuances. Entre les mains de Julia, une dimension sauvage agrippe chaque pièce. Ses créations  jouent  du  contraste entre  formes  douces et matières  brutes. La  céramiste a  choisi de travailler un grès roux dense en pyrite de fer, qui confère à l’objet une manière de  rudesse.  Sa  couleur  rouille  vient  réchauffer  les  décors  minéraux  de  Julia,  émaillés  intuitivement  au  pinceau. À  la  croisée  des  fonds marins  et  de  ce  qui  tient  du  ciel,  les  bleus  tutoient  les  verts,  les  jaunes,  l’indigo.  “La  terre  révèle  et  garde  en  mémoire”,  souligne  la  céramiste,  qui  s’inspire  des  paysages  et  de  leurs  reliefs.  On  pense  aux  nuances imprimées par le temps, aux éléments qui façonnent notre Terre —en douceur,  en tempête. Une métaphore organique des fragilités et des forces du vivant. 

    Julia Gilles

    Chez  LĂ©a  Brodiez,  les  dĂ©cors  m’ont  tout  de  suite  Ă©mue,  leurs  mouvements,  ce  geste  vibrant  et  enlevĂ©. La  cĂ©ramiste  tourne  ou  monte  au  colombin  des  pièces  chamottĂ©es  brutes  qu’elle  conjugue Ă   des  dĂ©cors  vernissĂ©s  sur  un grès engobĂ©.  Entre  ses mains,  il  faut que ça vibre et que ça vive mĂŞme une fois la terre cuite. LĂ©a fait danser les traits, Ă   l’endroit, Ă  l’envers, de biais, les uns les autres Ă  cĂ´tĂ©, joue de leur diversitĂ©. Au rythme  des  courbes  et  des  aspĂ©ritĂ©s  se  dessine  un  nouvel  alphabet,  tonique,  enjouĂ©.  Cette  Ă©criture, LĂ©a la dĂ©ploie Ă  travers un dialogue de cohabitation et de rencontre. Au sein de  chaque pièce, le brillant Ă©pouse le brut, le calme s’allie au mouvement, le plein cĂ´toie le  vide.  Une  autre  perception  s’installe,  celle  des  courbes,  des  profondeurs  et  de  leur  confluence. 

    Léa Brodiez

    Lucie Micheau est la troisième magnifique rencontre de Manamu. Parmi les singularités  de  sa  démarche,  la  collecte  de  minéraux  naturels  bruts  et  le  façonnage  à  la  main.  Gratter,  creuser,  explorer…  Lucie  joue  avec  les  découvertes  que  lui  révèle  l’environnement pour conjuguer les matériaux qui décoreront ses pièces. Mais avant de  devenir décor, la matière donne lieu à l’expérimentation : comment vont se comporter  les sables,  cendres  et  roches  lors  de  leur  transformation  par  le  feu  ?  Comment  jouer  avec la lumière, la  rugosité, le  poids ?  Lucie inscrit  une  histoire  par-delà la céramique,  une  ouverture  sur  le  passé  des  roches  et  leur  transformation.  Aucune  pièce  n’est identique, mais les unes sont reliées aux autres par leur texture, sensible et en finesse, par un détail, une forme, une matière, une nuance de couleur. Lucie façonne des formes  simples, épurées,  dans  un mouvement  dynamique et  personnel, afin  de  faire émerger les formes  du vivant au  sein  de l’univers domestique.  Ce  sont  des  objets  du  quotidien  précieux et intimes. Toutes les pièces sont modelées à la main, pour accorder à chacune  son exception. 

    Lucie Micheau

    J’ai ensuite rencontré Livia Vesperini, jeune céramiste établie à Marseille dont le travail  des  émaux  relève  d’une  peinture  abstraite  extrêmement  sensible.  Livia  façonne  ses  céramiques  dans  un  geste  intuitif  associant  le  jeu  de  l’aléatoire.  Sa  technique  favorite  est le modelage à la main dans une écoute directe de la matière. Ses céramiques portent  une empreinte volontairement primitive, brute et sensible. Elles font écho à la terre, à sa  multiplicité,  à  ses  reliefs,  mais  aussi  à  l’artisanat  même,  au  passage  de  la  main. Ses  émaux et  couvertes  sont  issus  de  recherches  personnelles  sur  des matières  premières  glanées. Terre de ruisseau de Lozère, cendres de châtaignier de Corse ou de sarments de vignes… Les collectes de Livia s’inscrivent dans une démarche de simplification et de  pratique  durable.  Diplômée  des  Beaux-Arts  de  Marseille,  Livia  a  préféré  l’utilitaire  au  concept  pour  célébrer  la  terre  dans  un  rapport  sensible  engagé  dans  le  quotidien.  Passionnée  par  la  cuisine  et  les  mets,  Livia  imagine  ses  pièces  comme  les  éléments  picturaux  d’une  table  composée  pour  rendre  hommage  aux  nourritures  terrestres. Manamu est sa première collaboration en boutique. 

    Livia Vesperini

    Puis s’est prĂ©sentĂ© le monde des objets de François Bauer pour qui Manamu est aussi la  première  collaboration  en  boutique.  Mon  adhĂ©sion  immĂ©diate  a  pris  la  forme  de l’étonnement et de la surprise. François  travaille chaque  faĂŻence d’une  façon surrĂ©elle,  comme  s’il  s’agissait  d’un  dessin  encore couchĂ©  sur  le  papier.  Des  cernes  noirs soulignent l’objet en autant de plans qu’il y a d’angles et d’arĂŞtes. Dans ces cadres, les  teintes  pastel  contrastent Ă   la manière  de  toiles  libres. Vases,  pichets et autres  objets  s’animent dans ce geste imagĂ©, oĂą le dessin dĂ©place les lignes pour un rĂ©el plus vrai que  d’ordinaire. Pour  François,  la  cĂ©ramique  est  la  traduction  d’une  histoire  dessinĂ©e  des  objets, de la peinture et de l’architecture. De l’esquisse au volume, le dessin occupe une  place  centrale  chez l’artiste. Ses  “cĂ©ramiques  dessinĂ©es”,  comme les  nomme François,  s’inspirent des objets du quotidien de la peinture moderne. Le traitement de la couleur  emprunte aux techniques de l’impressionnisme et de la fresque, tandis que les volumes  sont  travaillĂ©s  selon  les  codes  de  la  maquette.  Une  invitation  Ă   jouer  avec  nos  reprĂ©sentations, entre dĂ©construction et peinture. 

    François Bauer

    Enfin, LĂ©na Gayaud est la cĂ©ramiste la plus rĂ©cente arrivĂ©e chez Manamu. Sa production artistique  grand  format  est  reprĂ©sentĂ©e  par  la  galerie  SISSI  club,  Ă   Marseille. Avec Manamu, LĂ©na propose pour la première  fois ses pièces utilitaires en boutique. Ce qui  emmène la cĂ©ramiste, ce sont les histoires. Ses objets narratifs tĂ©moignent de l’histoire  de savoir-faire et de gestes ancestraux. Mais pour LĂ©na, ils rĂ©sonnent aussi avec la quĂŞte  du  Graal  et  les  cycles  arthuriens,  les  lĂ©gendes  mystiques  de  la  forĂŞt  et  des  CĂ©vennes  mĂ©diĂ©vales  qui  l’ont  vue  grandir. L’objet  devient  un  voyage  Ă©motionnel  Ă   transporter  chez  soi. DiplĂ´mĂ©e  des  Beaux-Arts  de  Marseille,  LĂ©na  traite  les  volumes  par  un  modelage spontanĂ©, avec des formes volontairement irrĂ©gulières. Au creux d’une pièce,  on peut dĂ©couvrir un message ou une illustration qui rappelle la signature Rocky Velours  de LĂ©na, Ă©galement tatoueuse professionnelle. Ă€ travers diffĂ©rents mĂ©diums liĂ©s par la  pratique du dessin, LĂ©na invite Ă  dĂ©cloisonner les frontières entre art et artisanat, sous  le signe d’un merveilleux dĂ©bridĂ©. 

    Léna Gayaud

    Cette architecture a induit d’autres rencontres dont Manamu se fera un plaisir de parler  plus tard. 

    F : Comment sĂ©lectionnez-vous les crĂ©ateurs et les objets que vous vendez ? 

    M : Chuuuut, c’est un secret ! Plaisanterie Ă  part, l’un des points importants Ă  mes yeux est  de bâtir des partenariats durables. PlutĂ´t que de  fonctionner en collections liĂ©es Ă  des  annĂ©es ou des  temps de l’annĂ©e, je choisis de  construire Manamu  selon une politique  d’auteur.  Cela  vient sans  doute de mes  annĂ©es  dans  le monde  de  l’édition.  Le  propre  d’une  maison  d’édition  est  d’abriter des  auteurs  et  leurs  textes.  J’aime  l’idĂ©e  que  Manamu puisse ĂŞtre une maison avec ses habitants et leurs univers domestiques. J’ai Ă   cĹ“ur  d’essayer  de  promouvoir  leurs rapports  personnels  au  monde, respectueux  du  vivant et loin des modes, leur art tournĂ© vers la quotidiennetĂ©. 

    F : La terre est la matière la plus prĂ©sente sur Manamu. Elle vous fascine ? 

    M : La  terre  est  avant  tout  une  passion.  Comme  je  l’exprimais  plus  tĂ´t,  elle  est un  magnifique  contact  au  vivant,  organique,  intuitif,  charnel.  La  cĂ©ramique  partage  Ă©normĂ©ment avec le vivant : le caractère modelable, la plasticitĂ©, la disposition Ă  devenir  forme.  Le  comportement  des  argiles,  les  processus  de  fusion  des  Ă©maux, mettent  en  forme les transformations de la matière. 

    Ă€  la  croisĂ©e  de  cette  mĂ©tamorphose,  les  artistes  et  leurs  dĂ©marches,  auxquels  je  suis  particulièrement sensible. L’expĂ©rimentation comporte son lot d’échecs, la pièce qui se  fend,  qui  craquelle,  qui  refuse  le  geste.  Un  contrĂ´le  absolu  sur  la  production  est  impossible, mĂŞme en maĂ®trisant le cadre, la règle, la technique. J’ai beaucoup de respect  pour cette conscience de l’alĂ©a, cette tĂ©nacitĂ© dans le geste crĂ©atif. Le vivant requiert une attention et une intuition qui engagent au-delĂ  de la routine et de  la  reproduction. Mon  amour  pour  la  terre  se  porte  aussi  Ă   cet  endroit.  Je  pense  notamment Ă  Lucie Micheau dont Manamu accompagne plusieurs pièces. La collecte de  minĂ©raux  naturels  bruts  est  une  Ă©tape  fondamentale  de  son  travail.  PassionnĂ©e  de  gĂ©ologie,  Lucie  a  le  goĂ»t  d’observer  ce  que  l’on  ne  peut  plus  voir  grâce  Ă   un  affleurement, un trou dans la roche ou l’effet du temps. Gratter, creuser, transporter…  Puis vient le  temps de la  transformation, de la confrontation Ă  la matière. Ă€  travers sa  dĂ©marche,  Lucie semble remettre en marche l’histoire  des  roches. Son  travail  rappelle  qu’au sein du vivant, la transformation s’inscrit sur des temps bien plus longs que ceux  de l’histoire humaine.

    MANAMU

  • Un plateau, sur une table, attend qu’on lui signifie son utilitĂ© du jour. Transportera-t-il quelques tasses dans le patio ? Accueillera-t-il quelques stylos ? Pour l’heure, il se fait discret. Et beau. En chĂŞne massif, huilĂ© Ă  l’huile de lin, il a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par BenoĂ®t, un charpentier couvreur qui s’est mis Ă  façonner des objets dans son atelier en mĂŞlant son amour du produit Ă  son savoir-faire de charpentier.

    Une tasse en terracotta Ă©maillĂ©e nous fait de l’Ĺ“il. Elle s’appelle Ristretta et promet de transformer votre instant cafĂ© en un rituel de dĂ©gustation qui ravira tous vos sens. Elle a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e par Magali, ingĂ©nieur chimiste de profession qui travaille, Ă  cĂ´tĂ©, la cĂ©ramique.

    Ces objets, qui suscitent l’émotion et aident Ă  repenser le quotidien, se retrouvent dans la boutique d’Objet Obiectum, Oo, une maison d’édition d’objets d’artisans situĂ©e Ă  La Rochelle, en Haute-SaĂ´ne (Franche-ComtĂ© – petit village d’une trentaine d’habitants).

    Oo a Ă©tĂ© créé par Pauline Coutagne et François-Xavier Bourgeois, un couple d’architectes engagĂ©s, passionnĂ©s par l’art, l’architecture, Venise ou encore Sienne. De la crĂ©ation d’un espace Ă  celui d’un objet, il n’y avait, pour eux, qu’un pas qu’ils franchirent il y a quelques annĂ©es en proposant des collaborations inĂ©dites Ă  des artisans de tous horizons. Osier, bois, pierre, verre, cĂ©ramique… sont parmi les matĂ©riaux qu’ils exploitent pour faire rimer utilitĂ© et beautĂ© et valoriser les savoir-faire. 

    Entretien avec Pauline Coutagne

    Flannie – Chère Pauline, comment est nĂ© Objet Obiectum ? De quelle volontĂ© ? (Quel manque ?)

    Pauline Coutagne – Oo est nĂ© de plusieurs envies. La première Ă©tait de pouvoir travailler avec des artisans, que nous cĂ´toyons, en tant qu’architectes, parfois directement sur nos chantiers.. L’idĂ©e Ă©tait donc de crĂ©er de petits objets pour Ă©changer, collaborer, faire perdurer les mĂ©tiers d’arts et manuels, Ă  notre Ă©chelle. Le covid a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur. Un prĂ©cĂ©dent projet de crĂ©ation de maison textile avait initiĂ© le mouvement, mais l’investissement Ă©tait trop lourd. L’idĂ©e Ă©tait aussi de crĂ©er en amont et non en aval du client, comme nous le faisons dans notre mĂ©tier d’architecte. Nous pouvons ainsi garder l’entière direction artistique, mon mari et moi. 

    F – Comment choisissez-vous les artisans avec lesquels vous collaborez ? 

    PC – Nous connaissons certains artisans par nos chantiers : c’est le cas de Corentin Motte, qui travaille la pierre, ou Jean-Daniel Gary qui crĂ©e des effets de surface du verre et que nous connaissons depuis plus de 15 ans. Nous avons rencontrĂ© certains artisans par Instagram : comme Clara Valdes, jeune designer et artisane en cĂ©ramique et Jesmonite. D’autres sont des amis ou connaissances comme Karine Barbier, styliste. Il s’agit essentiellement de rencontres humaines. Elles sont au cĹ“ur du processus. 

    F – Vous privilĂ©giez le fait main. Pour quelle raison ? 

    PC – A l’heure du tout digital, nous souhaitons garder un contact avec le fait main, l’économie rĂ©elle, le territoire. Évidemment, les artisans travaillent avec des outils. La production doit cependant rester en petite sĂ©rie, rĂ©alisĂ©e personnellement par l’artisan ou ses quelques collaborateurs que nous pouvons ainsi identifier et nommer. Nous aimons l’idĂ©e que telle tasse soit faite par Magali, tel plateau en bois façonnĂ© par BenoĂ®t. Nous aimons que les objets aient une histoire. Il y a celle de la vie de l’objet. Mais celle de sa naissance nous Ă©meut. Et nous espĂ©rons que nos clients apprĂ©cient aussi cette idĂ©e de personnalisation du façonnage. « Obiectum Â» en latin signifie « faire l’objet Â» : l’action de faire est donc essentielle. 

    F – Qui inspire qui ? L’artisan vous prĂ©sente-t-il ses idĂ©es ? Arrivez-vous avec un projet prĂ©cis ? 

    PC – Pour le moment, nous restons initiateurs des projets. Parfois, nous avons une idĂ©e prĂ©cise, tels les projets des plateaux PIANO. Dans sa forme, ses dimensions. Mais nous pouvons juste imaginer un concept. Le savoir-faire de l’artisan est crucial dans notre approche et le cahier des charges qui va en dĂ©couler. Nous devons dĂ©couvrir et Ă©changer sur sa vision des choses, ses capacitĂ©s, ses techniques, ses matières. Puis l’objet se forme… Le NEST (support Ă  oeufs), rĂ©alisĂ© par Clara est une collaboration dans laquelle la forme est totalement maĂ®trisĂ©e par l’artisane. Nous avions Ă©tĂ© très intĂ©ressĂ©s par sa dĂ©marche autour du simple aliment qu’est l’œuf. Nous lui avons commandĂ© des coquetiers sur mesure pour notre famille. Et l’idĂ©e d’avoir un objet support des Ĺ“ufs dans la cuisine est ainsi venue, après le dĂ©bat de savoir si, oui ou non, on devait mettre les Ĺ“ufs au frigo. Avec NEST, nous avons tranchĂ©. 

    F – La tasse Ristretta, le Champignon, le miroir Kagami ou encore les plateaux Piano… chacun a une histoire. 

    PC – En effet, chaque objet a une histoire., du cafĂ© noir italien en bout de comptoir Ă  Rome ou Venise, en passant par l’objet inutile du Champignon, mais si prĂ©sent dans un salon…L’histoire vient de nos expĂ©riences d’architectes, ou de voyages, de rencontres, et de nombreuses inspirations dont les plus importantes sont le Bauhaus, l’Italie et le Japon. 

    F – Comment se forment ces objets dans votre imaginaire ? RĂ©pondent-ils Ă  un besoin ? 

    PC – Avons-nous rĂ©ellement besoin de ces objets ? Nous apprĂ©cions ĂŞtre entourĂ©s d’objets « utiles ou beaux Â» tels que William Morris le disait Ă  la fin du XIXème siècle. Le beau fait aussi partie d’un besoin Ă  notre sens.  Mais l’un des arguments les plus importants dans la conception, fabrication et vente de ces objets est de soutenir l’artisanat. Nos objets sont relativement chers. Mais ce prix tient compte du prix que l’artisan nous donne. Il n’est pas question de rĂ©duire le prix de fabrication au plus bas. Nous constatons que les taux horaires de nos artisans sont relativement bas aujourd’hui. Et nous ne voulons pas les baisser. De plus, après les nombreuses visites d’atelier que nous avons pu faire, les conditions de travail des artisans sont souvent prĂ©caires : dans le froid en hiver, le chaud en Ă©tĂ© et sous les fuites par temps de pluie. Nous espĂ©rons que les conditions de travail de ces personnes aux savoir-faire si prĂ©cieux seront revalorisĂ©es : par notre soutien, tant conceptuel que par l’achat de leurs objets. Achat qui vaut engagement donc. 

    F – Comment se passent les diffĂ©rentes Ă©tapes de la rĂ©alisation d’un objet ? 

    PC – Si notre idĂ©e est prĂ©cise, nous pouvons rĂ©aliser un plan, un croquis, une 3D, voire une maquette en papier-mâchĂ©. Mais s’il s’agit d’un concept, alors l’artisan va proposer sa vision des choses. Par des dessins, des images d’inspirations, des essais. Un dialogue s’installe entre l’artisan et nous. Un prototype est rĂ©alisĂ©. Nous payons le prototype, puis commandons une petite sĂ©rie. 

    F – Vous posez la question de la valeur de l’exclusivitĂ©. L’unicitĂ© d’un objet le rend-il plus prĂ©cieux ? 

    PC – L’unicitĂ©, la petite sĂ©rie et la numĂ©rotation rendent un objet plus exclusif. Dans notre dĂ©marche, l’objet est pensĂ© avec l’artisan. Si demain l’artisan arrĂŞte cet objet, nous ne pourrons pas demander Ă  quelqu’un d’autre de faire ce mĂŞme objet. En ce sens, les objets proposĂ©s peuvent s’arrĂŞter rapidement. Et donc la sĂ©rie courte peut en effet valoriser l’objet. MĂŞme s’il ne s’agit pas de pièces d’artistes de grande renommĂ©e, nos artisans apportent un certain ADN Ă  chaque pièce. Le dĂ©faut peut Ă©galement valoriser la pièce. Pour nous, les objets qui prĂ©sentent un dĂ©faut très visible (nĹ“ud marquĂ© dans le bois, dĂ©formation de la cĂ©ramique…) sont valorisĂ©s comme des qualitĂ©s uniques.  A l’instar de la culture wabi-sabi. 

    F -Vous souvenez-vous du premier objet du quotidien pour lequel vous avez eu un coup de coeur ?

    PC – Cette question est complexe. Pour François-Xavier, il s’agit d’un opinel. Outil-objet, issu de ses annĂ©es de scoutisme. Pour moi, c’est un souvenir d’enfance : le panier Ă  sirop en osier de ma grand’mère. Un objet qui marquait les journĂ©es d’étĂ© en Provence Ă  l’heure du goĂ»ter, après le bain de 16H (les enfants n’avaient pas le droit de se baigner avant !)

    F – Et le dernier ?

    PC – Il n’y a pas un objet particulier, mais un savoir-faire. Depuis fĂ©vrier 2023, notre casquette d’éditeurs d’objets d’artisans nous a conduit Ă  prendre la prĂ©sidence du ComitĂ© de la Vannerie Ă  Fayl-Billot, Haute-Marne  (ComitĂ© de dĂ©veloppement et de promotion de la vannerie- CDPV). Et notre dernier coup de cĹ“ur se porte donc sur les objets en vannerie : osier, rotin, bambou, etc. Nous dĂ©couvrons des artisans exceptionnels, passionnĂ©s et des objets Ă  diffuser sans modĂ©ration. La vannerie a peu Ă  peu disparu avec l’arrivĂ©e des objets en plastique. En effet, ces objets sont pour la plupart des contenants. Les sacs, caisses, boĂ®tes, prĂ©sentoirs ont dĂ©trĂ´nĂ© les paniers, ou supports en osier de nos marchĂ©s, boulangeries et primeurs. Les paniers, sacs, corbeilles, de prĂ©fĂ©rence en osier (le rotin est une liane exotique), sont donc nos derniers coups de cĹ“ur ! Pile dans notre mood de slow-living et de choix de matĂ©riaux naturels (ou Ă  faible impact environnemental). 

    F – Diriez-vous que vous ĂŞtes des passeurs d’émotions ? 

    PC – Nous l’espĂ©rons en tout cas. Le fait que quelqu’un se positionne devant nos objets selon le simple principe du « j’aime- je n’aime pas Â» renvoie Ă  une première Ă©motion. Evidemment, nous espĂ©rons plus de « j’aime Â» et de coups de cĹ“ur. Mais notre dĂ©marche va au-delĂ  de la forme et de l’esthĂ©tisme d’une pièce, puisqu’elle est amenĂ©e par le soutien que nous portons aux savoir-faire et Ă  nos artisans locaux. Il s’agit donc d’un engagement !

    Découvrez la boutique Oo

    Photos d’Objet Obiectum et Jill Salinger (Studio Craime)