L’argile, les cendres, le sable… Tout l’inspire. Lucie Micheau, céramiste en Ardèche, explore la matière, les formes du vivant, dans des pièces uniques, façonnées à la main, qui servent le quotidien en beauté. Une beauté brute empreinte des couleurs des cendres, du sable, du métal qu’elle recueille et travaille, remplissant ses petits carnets de notes après chacune de ses découvertes. Une beauté singulière qui rend hommage à la préciosité des roches. “J’ai une aspiration à fabriquer et à sublimer avec ce que je ramasse dehors, nous explique-t-elle. Pour moi, c’est cela qui donne de la valeur à mon travail. Je fais des pièces qui se ressemblent mais ne sont jamais pareilles.”
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Rencontre
Chère Lucie,
Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Avant de devenir céramiste, j’ai exercé plusieurs métiers différents, j’ai beaucoup voyagé. J’ai fait des choses assez variées, effectué des études d’anthropologie. J’avais une vraie curiosité. Petit à petit, j’ai senti que j’avais besoin d’un travail créatif et de beaucoup d’autonomie dans la manière dont je gérais mon travail. Le statut de salarié ne me convenait pas du tout. J’ai exploré quelques pistes. L’argile a toujours été présente dans ma vie depuis mon enfance. J’en ai fait beaucoup dans un atelier près de chez moi, vers Bordeaux. Je me suis décidée un jour à me payer un stage de tournage et cela a été un gros déclic.
Qu’est-ce qui a provoqué ce déclic ?
Ma rencontre avec la potière chez qui j’ai fait le stage. Je me suis dit “Ça peut être un travail.” Le fait de la voir travailler me faisait super envie. Je voulais aller beaucoup plus loin. La personne qui animait ce stage a senti qu’il y avait quelque chose qui se jouait. Elle a accepté que je vienne me former dans son atelier en échange de coups de main. Je découvrais comment marchait la vie de potière. A un moment, elle m’a dit “c’est bien beau mais maintenant il faut que tu fasses une école.” J’ai postulé à la Maison de la Céramique à Dieulefit et j’ai été prise. Je suis partie en formation pendant 14 mois. C’est une formation très intense mais on apprend vraiment beaucoup de techniques. A la sortie de cette formation, nous étions au moins 3 à vouloir un atelier collectif pour nous installer. On a traversé le Rhône et on s’est installé au Moulinage de Chirols dans un atelier collectif.
Vous avez une particularité, vous collectez des minéraux naturels bruts…
Je récupère des cendres, des sables, des argiles. Je fabrique mes chamottes (argile concassée et cuite à basse température. Je la réintègre dans l’argile de façonnage ensuite). Je ramasse aussi des roches qui vont entrer dans la fabrication de mon émail. La terre de façonnage, je l’achète. C’est de la terre assez rustique de carrière. J’ai vraiment à cœur de travailler le moins possible avec l’industrie céramique. Cette argile-là, je la personnalise en mettant dedans de la pyrite de fer que je récupère. Je concasse et tamise du métal rouillé, des sables, des chamottes… et je passe mon temps à varier les paramètres. c’est vraiment mon moteur, ma stimulation. En céramique, si on change un détail, beaucoup de choses changent. Je développe tous les panels que j’ai en ma possession avec tous les ingrédients.
D’où naît cette envie ?
Je ne l’ai pas conscientisé. J’ai juste compris que c’était là que je trouvais mon plaisir dans la création. C’est venu à l’école dans le sens où j’ai très vite compris que je n’avais pas envie de travailler avec du bleu cobalt, du violet ou du jaune. J’ai une aspiration à fabriquer et à sublimer avec ce que je ramasse dehors. Pour moi, c’est cela qui donne de la valeur à mon travail. Je fais des pièces qui se ressemblent mais ne sont jamais pareilles.

Vous façonnez la matière à la main ?
J’ai commencé la céramique en allant voir une tourneuse mais je n’ai pas persisté dans le tournage. J’ai senti que ce n’était pas ma manière de fabriquer. Comme mes pièces ont beaucoup de texture, elles ne sont pas forcément totalement symétriques. J’ai bien vu que cela ne marchait pas du tout avec le tournage. Le fait de façonner crée un lien très proche avec mes pièces. Même si je fais des séries, je passe du temps sur chaque pièce. J’aime vraiment cette idée, cette idée d’avoir le bon geste et le bon outil. Je ne pourrais pas tourner une centaine de bols, j’ai besoin de me sentir plus près de mes objets. Quand je les façonne à la main, ils ont une petite identité à chaque fois. C’est hyper important pour moi.
Combien de temps vous faut-il à peu près pour façonner une pièce ?
Cela dépend de l’objet. On va commencer par un premier jet de gestes. Après, il faut attendre et intervenir à un autre moment quand la pièce sera à un certain stade de séchage. Après, je le repose et fais autre chose. Les théières, par exemple, je les fais par 2 ou 3, cela peut me prendre 1 ou 2 bonnes journées.
Vous dîtes “l’expérimentation est le fil rouge de ma démarche artistique. Un fil que je déroule à chaque cuisson”. Pouvez-vous nous expliquer ?
Je dirais que je jongle un peu entre expérimentation et création. Ce n’est pas très scientifique. C’est très empirique. Il y a toujours une recherche en cours dans ma tête. Chaque fois que je relance un four, dans mon four, il y a toujours des pièces nouvelles avec, par exemple, une nouvelle chamotte que j’ai faite et je voudrais voir si la couleur de cette chamotte va sortir sous tel émail… J’ai des cahiers remplis de notes. Je sais qu’avec telle terre, tel sable, tel pourcentage d’émail à l’intérieur, ça fait ci ou ça.
En ce moment, je travaille des grosses pièces, avec un volume plus gros, au colombin, une technique que je maîtrise moins mais que je commence à connaître maintenant. Je cherche mon répertoire de formes. Pour ne pas se lasser, il faut toujours renourrir quelque part. Cela me fait du bien de travailler à une autre échelle, cela questionne aussi ma manière d’émailler. Est-ce que le rendu sera aussi plaisant que sur l’émail d’une théière ? L’évolution est là. Toujours réintroduire un nouveau truc à un moment quand on en a marre. Et on cherche à aller plus loin sans changer radicalement.
Vous sortez facilement de votre zone de confort…
Oui, un peu trop même. Mais c’est aussi pour cela qu’il y a des pièces que je trouve trop belles aujourd’hui. C’est qu’elles se sont produites sans que je le désire.
Vous dîtes “ inscrire une histoire par-delà la céramique, une ouverture sur le passé des roches et leur transformation”…
Mon inspiration me vient parfois quand je regarde un paysage et vois de la pouzzolane (roche volcanique). Je me dis “je vais voir comment je peux l’intégrer dans mes pots d’une manière ou d’une autre” puis je fais des tests. Ce fonctionnement est une forme de sublimation. A la fin, j’ai des pots dans lesquels je sais que j’ai mis des trucs que j’ai ramassés dehors et cela les rend très précieux. Initialement, ce que j’ai ramassé était déjà précieux. En fait, l’argile est le fruit de la décomposition du feldspath qui est dans le granit, là depuis des centaines de milliers d’années. C’est incroyable la préciosité de ces roches. On ne s’en rend pas compte car c’est une échelle de temps qui n’est pas du tout la nôtre.
C’est aussi un processus un peu particulier de cuire. Quand on ouvre son four, cela ne ressemble pas du tout à ce qu’on avait mis dedans au début. C’est quand même dingue, c’est une transformation magique. A la base, la poterie, c’était cela. On prenait de l’argile du jardin. On prenait des cendres. On les mélangeait et on les cuisait ainsi.
Où puisez-vous votre inspiration ?
Dans la géologie, bien sûr, mais je peux aussi être très, très inspirée par des expos de photographies. Ce qui m’a beaucoup inspiré dans la démarche, ce sont les théières yixing et comment elles sont fabriquées. Ce sont des théières faites à la main avec quelques objets en bois. Je me suis dit “ok. Il faut juste créer ses propres gestes pour fabriquer ses objets.” Cela m’a beaucoup marquée. Je peux être aussi inspirée par de la céramique contemporaine complètement abstraite car cela parle beaucoup des émotions qui sortent.

Théières, cuillères, petits jouets… Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?
Les théières marchent très bien. Les cuillères. Et les assiettes que je fais depuis peu.
Quelles sont, parmi vos créations, celles dont vous êtes le plus fière ?
Les théières. Ce sont des pièces plus difficiles à réaliser. J’ai mis longtemps à atteindre ce dont j’avais envie.
Celles qui vous ont donné le plus de fil à retordre ?
Un peu toutes (rires). Quand on travaille ainsi l’émail et les engobes, il arrive qu’on ait des problèmes techniques. Certains problèmes n’apparaissent pas à la première cuisson mais à la deuxième. Cette manière de travailler impose une énorme contrainte. Je n’achète pas d’oxydes ou de colorants de l’industrie céramique. J’ai donc une palette un peu réduite de couleurs ou de textures. Arriver à avoir quelque chose qui me plaise esthétiquement, sans être terne ou ennuyeux, c’est long aussi.
Vos pièces sont uniques, cela leur confère une beauté d’autant plus émouvante. Pensez-vous que cette unicité soit devenue le nouveau luxe ?
Dans un sens, oui. J’ai eu l’impression quand j’étais à Paris qu’il y avait un public avec un certain budget qui vraiment recherchait cela, des objets très intimes mais aussi à utiliser. Cela reste une niche. La céramique a quand même un public tout petit par rapport à d’autres choses. Aujourd’hui, on est un peu dans la surconsommation d’objets, il y a peut-être une espèce d’aspiration à redonner de la valeur aux choses.
Quels sont, selon vous, les plus grands défis de demain pour les céramistes ?
Une banalisation de la céramique qui diminue la valorisation du savoir-faire. Ce qui est compliqué aussi, c’est le fait que certaines entreprises proposant des objets d’intérieur s’associent avec des céramistes puis produisent en série. On voit donc de la céramique vendue en série – moins moche qu’avant, voire même avec des petits défauts exprès. Cela participe à une certaine croyance comme quoi c’est fait artisanalement mais ne coûte que très peu. Il y a une confusion sur le savoir-faire, une méconnaissance du travail. C’est un boulot d’expliquer aux gens qu’il y a plusieurs cuissons, un savoir-faire acquis au long cours. C’est un métier très long à maîtriser. Cela nous porte vraiment tort. Le public est un peu ignorant des difficultés du métier.
Parlez-nous un peu de vos prochaines pièces…
En ce moment, je fais des jarres très, très texturées. Je teste des formes. J’ai envie de prendre plus de risques, d’aller plus loin dans la fusion des matières premières.
et du Moulinage de Chirols…
C’est un collectif qui s’est créé il y a 5-6 ans maintenant. Nous avons décidé de racheter un ancien moulinage de 4500 m2 de bâti avec le projet d’aménager des espaces pour de l’habitat, du spectacle, de l’artisanat d’art. A ce jour, il y a une menuiserie associative, un atelier de métal, notre atelier de céramique, un atelier d’arts plastiques et de broderie d’art, un atelier son, studio d’enregistrement en cours de création. Il y a un collectif de paysagistes, des habitations temporaires, des compagnies de théâtre, clown, musique, des spectacles et des résidences. Il y aura aussi une salle de spectacle, une cantine et des habitations encore en chantier. On organise périodiquement des chantiers collectifs où on fait de l’auto-réhabilitation à plusieurs avec l’envie de partager les savoir-faire, d’apprendre ensemble… On expérimente beaucoup.

Quels sont vos projets futurs ?
En ce moment, ma grosse motivation, c’est de postuler à des résidences. Je n’ai pas un background d’école d’art mais je sens que je pourrais vraiment tirer des bénéfices d’avoir des petits temps entre parenthèses dans d’autres lieux où je fais un focus sur une recherche que je peux vraiment développer.
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