Après une pause bien méritée, Flannie revient en ce début janvier vous proposer toujours plus de rencontres, des découvertes olfactives inédites et bien d’autres surprises.

Commençons cette année 2024 par un bel entretien avec Véronique Le Bihan, créatrice de la maison de parfums Atelier Materi.

L’élégance comme signature. Véronique Le Bihan dessine sa marque petit à petit depuis 4 ans. Sophistiqués, ses parfums ont de l’allure mais gardent un charme discret, minimaliste, qui sied bien à la fondatrice de la maison. “On est sur quelque chose de contemporain mais qui reste toujours très élégant.” Les parfums qui crient ? Très peu pour elle. Chez Atelier Materi, les parfums vous accompagnent pour mettre en valeur votre propos et non l’inverse.

Entretien

Chère Véronique,

Pouvez-vous nous parler un peu de vous, de votre parcours ?

Je suis née en Bretagne et j’y ai vécu jusqu’à mes 20 ans. Ensuite, j’ai fait une école de commerce avec une spécialisation finance. J’ai travaillé dans le secteur de la cosmétique et des parfums, dans la partie marketing et développement produit, privilégiant pendant 12 ans les petites sociétés. J’ai toujours eu pour ambition de créer un jour ma propre entreprise, d’où mon choix de travailler dans de plus petites structures afin de pouvoir toucher à différentes choses et avoir une vision d’ensemble.

A quand remonte votre amour des parfums ?

C’est plus un amour des odeurs. Quand j’étais petite, j’avais tendance à tout sentir. Sentir les choses que je trouvais dans la nature mais aussi tous les produits cosmétiques des rayons de supermarché… Ensuite, adolescente, je me suis constitué une collection de miniatures de parfums. Je me suis toujours parfumée. J’étais même dans les premières générations à m’intéresser à la niche.

Pourquoi la niche ?

J’aimais beaucoup les parfums, je n’avais pas envie de sentir comme tout le monde. Je trouve cela important d’avoir une signature olfactive singulière. Assez rapidement, je me suis dirigée vers les premières maisons confidentielles.

Revenons à votre parcours…

Pendant 12 ans, j’ai développé des cosmétiques. Durant les 6 dernières années, ce n’était que du parfum. J’ai notamment travaillé pour Maesa, une société qui faisait du private label en full service pour des clients un peu partout dans le monde. Je créais des collections de parfums de A à Z sur la partie marketing. Je créais la marque, le concept, je m’occupais du développement du produit jusqu’à ce qu’il arrive sur les étagères. C’était très commercial, nous n’étions pas du tout dans la niche. Après quelques années, j’ai eu envie de faire mon métier autrement. J’ai eu envie de revenir à quelque chose de beaucoup plus sincère et authentique.

Atelier Materi est né…

Oui, c’est à ce moment-là que j’ai eu envie de remettre l’humain, la nature et la créativité au centre du projet. Dans les valeurs d’Atelier Materi, il y a une idée de nouveau luxe, de slow and quiet luxury. Je voulais sortir du process industriel et revenir à quelque chose de plus artisanal, retrouver le geste de la main de l’homme. La beauté de l’imperfection vient aussi faire la différence.

Quand je travaille sur un nouveau parfum, je crée sans la pression d’une date butoir, la sortie d’un nouveau parfum étant guidée par l’aboutissement de sa création et non par un calendrier marketing. Je préfère qu’on prenne le temps d’étudier la matière, le temps de créer, le temps de produire.

Cette notion de temps est très importante…

Elle est liée à l’artisanat. “Materi” veut dire “matière” en breton. C’est l’atelier de la matière.

Comme un sculpteur travaille le bois ou un céramiste la terre, le parfumeur associe, façonne et dompte les matières premières pour les réinterpréter, révéler leur beauté.

Souvent, nous sommes dans des accords un peu audacieux, assez singuliers, avec une vraie signature olfactive. Il me fallait utiliser ce savoir-faire artisanal d’une manière très contemporaine. La matière est très importante. Je voulais qu’on la retrouve dans le parfum mais aussi dans l’objet avec cette notion d’artisanat, de travail manuel.

Le flacon est remarquable…

Je suis passionnée de design et d’architecture. En plus de belles fragrances, je voulais aussi un bel objet qu’on puisse mettre en valeur dans sa salle de bain ou exposer sur sa cheminée dans son salon. De ce fait, j’ai essayé de travailler avec des matières assez atypiques. Notre capot est fait en béton.

La teinte du flacon est également très belle…

Tout est inspiré de la Bretagne. La nature y est brute. Atelier Materi évoque un luxe discret, très élégant. Nous sommes sur quelque chose d’authentique, de sincère. Le bleu nuit de la maison va rappeler la couleur de l’océan après la tempête, le capot en béton va rappeler la minéralité des falaises en Bretagne. La forme du capot est elle-même inspirée des galets polis par les vagues qui s’échouent ensuite sur les plages. Nous n’avons que des pièces uniques, entièrement fabriquées à la main par un artisan dans Paris. On vient couler le béton dans un moule, on laisse sécher, on démoule ensuite chaque pièce avant de la polir à la main. Puis, on vient lui ajouter une patine dorée, dans l’idée de mixer quelque chose d’un peu brut avec quelque chose d’un peu plus sophistiqué. C’est un process très artisanal. On prend le temps de produire. Cela nous amène à avoir un coût de production plus élevé que la plupart des marques concurrentes sur le marché.

C’est compréhensible. Le « local » joue un rôle également essentiel dans la fabrication de vos flacons.

Pour moi, c’était effectivement hyper important de garder une production locale. Presque tout est fabriqué en France. Et quand ce n’est pas fabriqué en France, c’est fabriqué dans un pays frontalier. Cela n’a d’ailleurs pas été par choix. Au tout début, la production était 100% française mais notre verrier s’est fait racheter par une société allemande. La production du flacon est donc passée en Allemagne. Je veux être sûre que toutes les personnes qui travaillent sur la chaîne de production soient rémunérées à leur juste valeur. Cela a un coût, c’est certain, mais cela fait vraiment partie des valeurs que je veux garder pour la maison.

On sent que vous n’allez pas dans la facilité.

On essaie toujours de réinterpréter la matière.

Effectivement, vous ne faîtes pas du déjà-vu parce que cela se vend bien, vous innovez.

Parfois, je vais un peu à contre-courant des tendances volontairement. Quelle est la valeur ajoutée si je fais comme tout le monde ? Il y a 2 ans, on a lancé Narcisse Taiji. Tout le monde m’a dit “C’est assez audacieux de lancer un parfum autour de la fleur de narcisse et de revendiquer “narcisse” en plus dans le nom.” Et je me suis dit “en effet, c’est un peu clivant.” et finalement, il fait partie de nos best-sellers.

Quels sont vos plus grands défis à ce jour avec Atelier Materi ?

Nous venons de fêter nos 4 ans d’existence et nous sommes toujours une maison de parfums confidentielle. Nous sommes en forte croissance mais, dans un univers aussi concurrentiel que le nôtre, nous devons nous engager dans la communication pour gagner en notoriété et visibilité sur le marché.

Vos atouts ?

On a un univers très différenciant. Notre discours, notre positionnement sont uniques. Nous sommes dans la recherche de la singularité avec une élégance contemporaine et minimaliste. Nous sommes à l’opposé d’un luxe ostentatoire. Nous ne cherchons pas du tout à suivre les tendances. Nous créons de manière libérée des parfums qui ne ressemblent à aucun autre avec une démarche responsable. Notre histoire est également authentique.

Parmi vos parfums, lesquels sont les plus populaires ?

Aujourd’hui, Santal Blond est notre best-seller avec Narcisse Taiji mais c’est Cacao Porcelana qui suscite le plus de commentaires. Nous avons d’ailleurs reçu 2 prix pour ce parfum et je pense qu’il se distingue vraiment. C’est un gourmand très élégant. Il a une signature très singulière et sensuelle.

Quel est celui dont vous êtes le plus fière ?

J’ai un côté très perfectionniste. Chaque parfum que je lance est vraiment abouti. Iris Ébène a toutefois une symbolique particulière pour moi. C’est mon doudou olfactif. Quand j’ai commencé à travailler sur ce parfum, j’ai donné à la parfumeuse (Marie Hugentobler) une image de pull en cachemire, d’une belle étole, une étoffe toute douce, texturée et enveloppante dans laquelle on viendrait s’envelopper. Iris Ébène est le parfum que je porte quand j’ai besoin de réconfort. Il a le côté poudré de l’iris, le côté texturé d’un daim, d’une suède qui va rappeler le cachemire.

Et celui qui vous a donné le plus de fil à retordre ?

C’est définitivement Rose Ardoise. C’était un défi pour moi car je ne suis pas fan de la rose à la base. Je trouve que c’est une matière très féminine qui peut avoir un côté un peu désuet. Mon défi a été de la rendre complètement androgyne et contemporaine. Cela a été assez compliqué. Mon idée de départ était une fleur qui pousse au milieu du béton en plein centre-

ville. Je voulais révéler cette matière en lui donnant une dimension plus urbaine, plus minérale. Céline Perdriel, la parfumeuse, a joué sur les ambiguïtés en combinant féminité et masculinité, transparence et texture. Autour de la rose, elle a combiné des notes fraîches et épicées de schinus molle, de la noix de muscade et nous avons ajouté une overdose d’ambroxan. On a également du cuir qui va apporter à la fragrance un côté sensuel et androgyne. On a mis 2 ans à trouver le bon équilibre. Aujourd’hui, je suis très contente car c’est un des parfums que je porte le plus souvent.

Quels sont, pour vous, les plus gros défis de la parfumerie de demain ?

Nous avons de véritables enjeux sur le côté durable et responsable. En tant qu’acteurs de l’industrie, nous avons tous une responsabilité face à ces enjeux. On se doit de trouver des solutions pour rendre la parfumerie plus green, moins polluante et également plus éthique envers toute la chaîne de production et notamment envers les cultivateurs de matière première. Il y a aussi un travail à faire au niveau de l’upcycling, de la chimie verte. Aujourd’hui, la presse met souvent en avant la parfumerie 100% naturelle. Or, je trouve que ce n’est pas forcément la bonne voie. 100% naturel veut dire aussi utilisation des ressources naturelles de manière importante. Je pense qu’il y a une autre voie à trouver. Vous imaginez le nombre de tonnes de roses qu’il faut pour réaliser un kilo de concrète ? Nous nous devons de préserver les matières premières naturelles.

Quelle est votre matière préférée ?

L’ambroxan est une de mes matières fétiches. Tous les parfumeurs qui travaillent avec moi savent que j’ai une obsession pour cette matière première. C’est une très belle matière de synthèse, issue de la recherche organique, qui est très complexe, hyper riche, facettée. J’aime justement ses facettes boisées, ambrées, légèrement animales. Je trouve que c’est un ingrédient qui apporte tout de suite beaucoup de sensualité à un parfum. On en retrouve dans Bois d’Ambrette et dans Rose Ardoise qui contient plus de 20% d’ambroxan.

Quelle est l’odeur/le parfum que vous préférez depuis l’enfance ?

J’ai une affection particulière pour l’odeur de l’herbe fraîchement coupée. J’ai grandi au milieu de la nature. Cette odeur me ramène à l’enfance.

Pour quelle personnalité aimeriez-vous créer un parfum ?

J’aurais adoré faire une création pour l’architecte Charlotte Perriand. En plus de son travail d’architecte et de designer, j’ai toujours beaucoup aimé son esprit visionnaire, avant-gardiste. Je me sens assez proche dans mes créations. L’art, l’artisanat, le design avec une vision très contemporaine et minimaliste nous réunissent. Je m’inspire beaucoup de son travail.

Que lui auriez-vous proposé ?

Je lui aurais proposé un parfum boisé, un peu froid sans être austère, pour rappeler un peu ce côté métal qu’elle pouvait utiliser dans ses créations. J’aurais fait quelque chose de très minimaliste et de contemporain, tout en verticalité, et cela aurait été certainement autour d’un cèdre avec une odeur un peu sèche qui peut rappeler celle des scieries et des copeaux de bois, mêlée à des notes un peu fusantes et délicates d’agrumes comme le yuzu, par exemple, car elle était fascinée par le Japon.

Quel est votre prochain défi parfumé ?

Je travaille sur des bougies parfumées et une collection d’extraits de parfums, avec 3 nouvelles créations. C’est un défi pour moi car nous sommes sur des extraits qui ont tendance à crier un peu plus et ce n’est pas vraiment mon style de parfumerie.

Oui mais… avec votre façon d’être, votre style, ça peut être très intéressant…

C’est tout le challenge. Partir sur une notion de puissance olfactive, de sillage, tout en restant dans l’élégance de la marque. Je porte du parfum pour moi, pas pour les autres. Mais aujourd’hui, les consommateurs recherchent cette puissance olfactive.

De plus en plus de gens adorent être accompagnés par leur parfum.

C’est cela. Aujourd’hui, c’est une vraie demande du marché et je ne peux pas l’ignorer. J’ai envie de partir sur des matières qui auront déjà un peu plus de puissance à la base et de les travailler d’une manière qui va faire ressortir certaines facettes plus que d’autres. Nous sommes en train de travailler sur trois nouvelles matières dont une sur laquelle nous avons déjà bien avancé.

En février, sortira également un nouveau parfum. C’est une note boisée et verte, un hommage à la nature.

Quelles surprises réservez-vous cet hiver aux clients d’Atelier Materi ?

Nous proposons un nouveau format, avec des flacons de 10ml. Cela permet d’avoir des parfums dans notre collection à des prix un peu plus accessibles et les gens fidèles au parfum auront un format un peu plus nomade pour la journée, pour le week-end.

Quels sont vos projets futurs ?

J’adorerais pouvoir retranscrire l’univers de l’Atelier Materi à travers notre propre boutique. Ce serait génial.

Découvrez l’univers d’Atelier Materi

Crédits photos: 

Nicolas Mingalon pour les visuels produits

Marion Colombani pour les portraits


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