Elle ne s’arrête jamais de créer, de voyager. Issue d’une formation solide en Personal Care, la parfumeuse Violaine Collas a acquis une technique très sûre que l’on retrouve dans la structure de l’ensemble de ses créations. Nez à la curiosité insatiable, elle a été formée par les plus grands (Pour ne pas les nommer : Bertrand Duchaufour, Maurice Roucel et Dominique Ropion). L’une de ses qualités principales ? Son authenticité.

Senior perfumer chez Mane après de nombreuses années passées au sein de l’entreprise Symrise, Violaine Collas aime toucher les gens au cœur, travailler sur l’addiction olfactive, la mémoire collective. Elle crée aussi bien pour Margiela que Dolce & Gabbana tout en faisant la part belle à la niche avec des créations détonnantes comme Black Mango pour Born To Stand Out, un des coups de cœur de l’année, ou encore Pas Ce Soir Extrait pour BDK, parfum d’une femme humaine, séduisante et affirmée, et qui ne s’en laisse pas conter… un peu à l’image de notre parfumeuse…

Chère Violaine,

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

J’ai eu envie de devenir parfumeur très jeune, vers 12 ans. J’étais fascinée par le pouvoir des odeurs, par le fait qu’on pouvait associer un parfum à une personne dès qu’elle entrait dans une pièce, que sentir ce parfum faisait revivre la personne dans n’importe quel autre endroit. Les maisons elles-mêmes avaient une odeur quand j’y pénétrais. On pouvait voyager, voir les gens sans les voir grâce aux parfums, aux odeurs en général.

Ce pouvoir incroyable me subjugue toujours aujourd’hui.

J’ai très tôt dit à ma mère “Il y a des gens qui font ton parfum. Je veux être de ces personnes-là”. Elle a compris que je ferai cela et rien d’autre. J’ai eu la chance, par la suite, de rencontrer Bertrand Duchaufour qui m’a permis de mettre un pied chez Florasynth avant même que j’entre à l’ISIPCA.

J’imagine qu’on peut apprendre beaucoup de choses avec un parfumeur tel que Bertrand Duchaufour…

Oui. D’autant plus qu’à l’époque, il y avait aussi de grands parfumeurs comme Dominique Ropion et Jean-Louis Sieuzac chez Florasynth. J’y allais tous les mardis soirs pour sentir les matières premières, les décortiquer, les mémoriser. J’étais très assidue : Je n’ai jamais manqué un seul mardi soir. Après avoir réussi le concours de l’ISIPCA, ils m’ont proposé un stage puis m’ont prise en alternance. Dominique est devenu mon mentor sur mes 3 années d’ISIPCA. 

Je suis partie un an en Allemagne avant de finir mon apprentissage à New-York. La société était devenue Symrise entre-temps. J’ai intégré la division Personal Care à Paris. Cela m’a beaucoup plu : je trouve que c’est très ludique, et cela m’a apporté des atouts techniques importants. 

Qu’apprend-on en Personal Care ?

A créer des parfums facilement « lisibles », qui véhiculent un message clair et procurent du plaisir, que le consommateur peut comprendre et s’approprier instinctivement. 

J’ai l’impression que le consommateur a le choix entre quelque chose de lisible qui le ramène à un souvenir, un confort… ou quelque chose de plus complexe qui raconte une histoire. 

Le principe chez Maison Margiela, par exemple, c’est d’offrir des parfums qui racontent de façon à la fois sophistiquée et évidente des histoires qui font écho à la mémoire collective. C’est pour moi toujours un atout de choisir des matières premières que le consommateur connaît ou dont l’évocation le fait rêver. Mais la nouveauté ou l’innovation bien expliquées peut aussi intriguer et attirer.

Revenons à votre parcours. Comment s’est passé votre retour en Fine ?

Maurice Roucel m’a proposé de venir travailler avec lui en binôme. Je dirais que Dominique Ropion m’a appris la technique et la liberté créative, et que Maurice m’a appris à rester qui j’étais, que cela plaise ou pas aux autres. Cela m’a permis de rester toujours intègre et bien dans ma peau. Puis j’ai rejoint Mane en 2011.

Pourquoi Mane ?

J’ai voulu rejoindre Mane car c’est une société française qui produit de belles matières premières naturelles. Je trouve important de défendre le savoir-faire français en parfumerie au cœur d’une société familiale.

Quelles sont, parmi vos diverses expériences, les plus marquantes ?

Mes rencontres avec Bertrand, Dominique et Maurice. Ils ont tous trois des caractères différents mais ils sont tous animés par la même passion. Ces rencontres ont été décisives dans ma vie.

Quels sont vos plus grands défis actuels en tant que parfumeuse ?

Le défi actuel, c’est le temps. Je trouve que les temps de développement se rallongent de plus en plus. Entre le début d’un projet et la fin, il peut se passer beaucoup de temps. C’est compliqué de se dire parfois “Je travaille sur un projet qui sortira dans 5 ans”. Il faut que la note plaise toujours d’ici là… Et paradoxalement on a de moins en moins de temps au quotidien !

Vos atouts ?

Je suis aussi très curieuse : je me nourris beaucoup de voyages, d’art et de cuisine notamment. Et je suis très perfectionniste. très endurante, très pugnace, assez “Pénélope » : s’il faut refaire, je refais. 

C’est une qualité assez rare…

Beaucoup de gens pensent que c’est un échec de devoir recommencer. Je ne prends jamais cela comme un échec. Parfois, une note n’aboutit pas tout de suite à une création, mais elle aboutira peut être en la reprenant 10 ans plus tard. Parfois, il faut juste recommencer parce qu’on n’a pas pris le bon angle d’attaque. L’échec, pour moi, serait d’abandonner. 

Qu’aimez-vous le plus travailler ?

Ce que j’aime vraiment travailler, c’est l’addiction, comme celle de l’enfant qui sent son doudou. Il ne peut pas se passer de cette odeur qui lui plaît même si elle ne sent pas toujours très bon ! Quand on travaille un parfum, il faut arriver à obtenir cette addiction : celle qui touche le plus profondément. Les addictions évoluent au cours du temps. Après des années à travailler sur des gourmandises et des fruits très sucrés, on va aujourd’hui beaucoup plus sur la naturalité, sur le côté vert d’une fraise, ou d’une framboise quand on la cueille. En parallèle, on travaille également sur de nouvelles gourmandises, très texturées, voire salées.

Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?

En ce moment, on me parle beaucoup de Black Mango de Born to Stand Out, Brioche Vanille de Lattafa, et toujours de mes créations pour BDK, Maison Margiela et Dolce&Gabbana.

Quelle est la création dont vous êtes le plus fière ?

Black Mango, car il offre un parti-pris fort qui était là dès les premiers essais : un contraste entre une mangue salivante et un oud très animal.

Pour vous, quels sont les enjeux de la parfumerie de demain ?

Le marché de la parfumerie est devenu un mélange de global et de local avec des influences croisées, notamment du Moyen Orient. 

C’est-à-dire ?

La culture olfactive du Moyen Orient inspire les marques occidentales. Les marques du Moyen-Orient vont s’orienter, elles, vers des choses nouvelles en détournant des codes occidentaux par exemple. L’Asie va demander de travailler des notes qui marchent à la fois pour l’Asie et pour le Moyen-Orient. Les cultures voyagent et se nourrissent mutuellement avec quelques années de décalage. 

D’où vient ce retard ?

C’est le temps nécessaire pour que les marchés découvrent et intègrent de nouveaux goûts olfactifs. 

Peut-on dire qu’il répond à des besoins qu’on avait par exemple en France mais qui n’étaient pas assouvis ?

Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que les parfums du Moyen-Orient ont ouvert d’autres portes.

Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité de votre choix, qui serait-elle et pourquoi ?

J’aurais adoré créer un parfum pour Alexander McQueen. Tout ce qu’il a fait était incroyable. Sa façon de construire et de déconstruire…Il y a quelque chose qui me fascine dans ce qu’il a pu faire. J’aime aussi la façon qu’il avait de dire les choses, d’être politiquement incorrect, de façon très créative. L’homme en lui-même me touchait énormément. 

Quel parfum lui composeriez-vous ?

Quelque chose d’assez réconfortant, quelque chose qui lui permettrait de s’aimer lui-même. Je jouerais avec du cuir, des notes qui évoquent le rouge comme des épices… Il faudrait que ce soit quelque chose de complètement déstructuré.

Si vous deviez créer un parfum à 4 mains avec un autre parfumeur, qui serait-il et pourquoi ?

Je travaille beaucoup avec Julie Massé. Ensemble, on essaie toujours de donner le meilleur de nous-même en toute simplicité. Julie est une personne toujours joyeuse et c’est très agréable. Nous sommes, de plus, très complémentaires. Nous nous enrichissons l’une l’autre.

Quels sont vos projets futurs ?

Mes futurs projets sont toujours de nouveaux voyages !

Crédits photos

Portraits 1 &2 : Mathieu Dortomb

Livre sur Alexander McQueen par Véronique Bergen

Publié aux éditions EPA

Laisser un commentaire

Tendances