Flannie

Le théorème de l'escarpin

Catégorie : Maison

  • L’argile, les cendres, le sable… Tout l’inspire. Lucie Micheau, céramiste en Ardèche, explore la matière, les formes du vivant, dans des pièces uniques, façonnées à la main, qui servent le quotidien en beauté. Une beauté brute empreinte des couleurs des cendres, du sable, du métal qu’elle recueille et travaille, remplissant ses petits carnets de notes après chacune de ses découvertes. Une beauté singulière qui rend hommage à la préciosité des roches. “J’ai une aspiration à fabriquer et à sublimer avec ce que je ramasse dehors, nous explique-t-elle. Pour moi, c’est cela qui donne de la valeur à mon travail. Je fais des pièces qui se ressemblent mais ne sont jamais pareilles.”

    A découvrir sur l’e-shop Manamu

    Rencontre

    Chère Lucie,

    Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

    Avant de devenir céramiste, j’ai exercé plusieurs métiers différents, j’ai beaucoup voyagé. J’ai fait des choses assez variées, effectué des études d’anthropologie. J’avais une vraie curiosité. Petit à petit, j’ai senti que j’avais besoin d’un travail créatif et de beaucoup d’autonomie dans la manière dont je gérais mon travail. Le statut de salarié ne me convenait pas du tout. J’ai exploré quelques pistes. L’argile a toujours été présente dans ma vie depuis mon enfance. J’en ai fait beaucoup dans un atelier près de chez moi, vers Bordeaux. Je me suis décidée un jour à me payer un stage de tournage et cela a été un gros déclic.

    Qu’est-ce qui a provoqué ce déclic ?

    Ma rencontre avec la potière chez qui j’ai fait le stage. Je me suis dit “Ça peut être un travail.” Le fait de la voir travailler  me faisait super envie. Je voulais aller beaucoup plus loin.  La personne qui animait ce stage a senti qu’il y avait quelque chose qui se jouait. Elle a accepté que je vienne me former dans son atelier en échange de coups de main. Je découvrais comment marchait la vie de potière. A un moment, elle m’a dit “c’est bien beau mais maintenant il faut que tu fasses une école.” J’ai postulé à la Maison de la Céramique à Dieulefit et j’ai été prise. Je suis partie en formation pendant 14 mois. C’est une formation très intense mais on apprend vraiment beaucoup de techniques. A la sortie de cette formation, nous étions au moins 3 à vouloir un atelier collectif pour nous installer. On a traversé le Rhône et on s’est installé au Moulinage de Chirols dans un atelier collectif. 

    Vous avez une particularité, vous collectez des minéraux naturels bruts…

    Je récupère des cendres, des sables, des argiles. Je fabrique mes chamottes (argile concassée et cuite à basse température. Je la réintègre dans l’argile de façonnage ensuite). Je ramasse aussi des roches qui vont entrer dans la fabrication de mon émail. La terre de façonnage, je l’achète. C’est de la terre assez rustique de carrière. J’ai vraiment à cœur de travailler le moins possible avec l’industrie céramique. Cette argile-là, je la personnalise en mettant dedans de la pyrite de fer que je récupère. Je concasse et tamise du métal rouillé, des sables, des chamottes… et je passe mon temps à varier les paramètres. c’est vraiment mon moteur, ma stimulation. En céramique, si on change un détail, beaucoup de choses changent. Je développe tous les panels que j’ai en ma possession avec tous les ingrédients. 

    D’où naît cette envie ? 

    Je ne l’ai pas conscientisé. J’ai juste compris que c’était là que je trouvais mon plaisir dans la création. C’est venu à l’école dans le sens où j’ai très vite compris que je n’avais pas envie de travailler avec du bleu cobalt, du violet ou du jaune. J’ai une aspiration à fabriquer et à sublimer avec ce que je ramasse dehors. Pour moi, c’est cela qui donne de la valeur à mon travail. Je fais des pièces qui se ressemblent mais ne sont jamais pareilles. 

    Vous façonnez la matière à la main ? 

    J’ai commencé la céramique en allant voir une tourneuse mais je n’ai pas persisté dans le tournage. J’ai senti que ce n’était pas ma manière de fabriquer. Comme mes pièces ont beaucoup de texture, elles ne sont pas forcément totalement symétriques. J’ai bien vu que cela ne marchait pas du tout avec le tournage. Le fait de façonner crée un lien très proche avec mes pièces. Même si je fais des séries, je passe du temps sur chaque pièce. J’aime vraiment cette idée, cette idée d’avoir le bon geste et le bon outil. Je ne pourrais pas tourner une centaine de bols, j’ai besoin de me sentir plus près de mes objets. Quand je les façonne à la main, ils ont une petite identité à chaque fois. C’est hyper important pour moi.

    Combien de temps vous faut-il à peu près pour façonner une pièce ?

    Cela dépend de l’objet. On va commencer par un premier jet de gestes. Après, il faut attendre et intervenir à un autre moment quand la pièce sera à un certain stade de séchage. Après, je le repose et fais autre chose. Les théières, par exemple, je les fais par 2 ou 3, cela peut me prendre 1 ou 2 bonnes journées. 

    Vous dîtes “l’expérimentation est le fil rouge de ma démarche artistique. Un fil que je déroule à chaque cuisson”. Pouvez-vous nous expliquer ?

    Je dirais que je jongle un peu entre expérimentation et création. Ce n’est pas très scientifique. C’est très empirique. Il y a toujours une recherche en cours dans ma tête. Chaque fois que je relance un four, dans mon four, il y a toujours des pièces nouvelles avec, par exemple, une nouvelle chamotte que j’ai faite et je voudrais voir si la couleur de cette chamotte va sortir sous tel émail… J’ai des cahiers remplis de notes. Je sais qu’avec telle terre, tel sable, tel pourcentage d’émail à l’intérieur, ça fait ci ou ça. 

    En ce moment, je travaille des grosses pièces, avec un volume plus gros, au colombin, une technique que je maîtrise moins mais que je commence à connaître maintenant. Je cherche mon répertoire de formes. Pour ne pas se lasser, il faut toujours renourrir quelque part. Cela me fait du bien de travailler à une autre échelle, cela questionne aussi ma manière d’émailler. Est-ce que le rendu sera aussi plaisant que sur l’émail d’une théière ? L’évolution est là. Toujours réintroduire un nouveau truc à un moment quand on en a marre. Et on cherche à aller plus loin sans changer radicalement.

    Vous sortez facilement de votre zone de confort…

    Oui, un peu trop même. Mais c’est aussi pour cela qu’il y a des pièces que je trouve trop belles aujourd’hui. C’est qu’elles se sont produites sans que je le désire. 

    Vous dîtes “ inscrire une histoire par-delà la céramique, une ouverture sur le passé des roches et leur transformation”…

    Mon inspiration me vient parfois quand je regarde un paysage et vois de la pouzzolane (roche volcanique). Je me dis “je vais voir comment je peux l’intégrer dans mes pots d’une manière ou d’une autre” puis je fais des tests. Ce fonctionnement est une forme de sublimation. A la fin, j’ai des pots dans lesquels je sais que j’ai mis des trucs que j’ai ramassés dehors et cela les rend très précieux. Initialement, ce que j’ai ramassé était déjà précieux. En fait, l’argile est le fruit de la décomposition du feldspath qui est dans le granit, là depuis des centaines de milliers d’années. C’est incroyable la préciosité de ces roches. On ne s’en rend pas compte car c’est une échelle de temps qui n’est pas du tout la nôtre. 

    C’est aussi un processus un peu particulier de cuire. Quand on ouvre son four, cela ne ressemble pas du tout à ce qu’on avait mis dedans au début. C’est quand même dingue, c’est une transformation magique. A la base, la poterie, c’était cela. On prenait de l’argile du jardin. On prenait des cendres. On les mélangeait et on les cuisait ainsi. 

    Où puisez-vous votre inspiration ? 

    Dans la géologie, bien sûr, mais je peux aussi être très, très inspirée par des expos de photographies. Ce qui m’a beaucoup inspiré dans la démarche, ce sont les théières yixing et comment elles sont fabriquées. Ce sont des théières faites à la main avec quelques objets en bois. Je me suis dit “ok. Il faut juste créer ses propres gestes pour fabriquer ses objets.” Cela m’a beaucoup marquée. Je peux être aussi inspirée par de la céramique contemporaine complètement abstraite car cela parle beaucoup des émotions qui sortent. 

    Théières, cuillères, petits jouets… Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?

    Les théières marchent très bien. Les cuillères. Et les assiettes que je fais depuis peu.

    Quelles sont, parmi vos créations, celles dont vous êtes le plus fière ?

    Les théières. Ce sont des pièces plus difficiles à réaliser. J’ai mis longtemps à atteindre ce dont j’avais envie.

    Celles qui vous ont donné le plus de fil à retordre ?

    Un peu toutes (rires). Quand on travaille ainsi l’émail et les engobes, il arrive qu’on ait des problèmes techniques. Certains problèmes n’apparaissent pas à la première cuisson mais à la deuxième. Cette manière de travailler impose une énorme contrainte. Je n’achète pas d’oxydes ou de colorants de l’industrie céramique. J’ai donc une palette un peu réduite de couleurs ou de textures. Arriver à avoir quelque chose qui me plaise esthétiquement, sans être terne ou ennuyeux, c’est long aussi. 

    Vos pièces sont uniques, cela leur confère une beauté d’autant plus émouvante. Pensez-vous que cette unicité soit devenue le nouveau luxe ?

    Dans un sens, oui. J’ai eu l’impression quand j’étais à Paris qu’il y avait un public avec un certain budget qui vraiment recherchait cela, des objets très intimes mais aussi à utiliser. Cela reste une niche. La céramique a quand même un public tout petit par rapport à d’autres choses. Aujourd’hui, on est un peu dans la surconsommation d’objets, il y a peut-être une espèce d’aspiration à redonner de la valeur aux choses. 

    Quels sont, selon vous, les plus grands défis de demain pour les céramistes ?

    Une banalisation de la céramique qui diminue la valorisation du savoir-faire. Ce qui est compliqué aussi, c’est le fait que certaines entreprises proposant des objets d’intérieur s’associent avec des céramistes puis produisent en série. On voit donc de la céramique vendue en série – moins moche qu’avant, voire même avec des petits défauts exprès. Cela participe à une certaine croyance comme quoi c’est fait artisanalement mais ne coûte que très peu. Il y a une confusion sur le savoir-faire, une méconnaissance du travail. C’est un boulot d’expliquer aux gens qu’il y a plusieurs cuissons, un savoir-faire acquis au long cours. C’est un métier très long à maîtriser. Cela nous porte vraiment tort. Le public est un peu ignorant des difficultés du métier.

    Parlez-nous un peu de vos prochaines pièces…

    En ce moment, je fais des jarres très, très texturées. Je teste des formes. J’ai envie de prendre plus de risques, d’aller plus loin dans la fusion des matières premières.

    et du Moulinage de Chirols… 

    C’est un collectif qui s’est créé il y a 5-6 ans maintenant. Nous avons décidé de racheter un ancien moulinage de 4500 m2 de bâti avec le projet d’aménager des espaces pour de l’habitat, du spectacle, de l’artisanat d’art. A ce jour, il y a une menuiserie associative, un atelier de métal, notre atelier de céramique, un atelier d’arts plastiques et de broderie d’art, un atelier son, studio d’enregistrement en cours de création. Il y a un collectif de paysagistes, des habitations temporaires, des compagnies de théâtre, clown, musique, des spectacles et des résidences. Il y aura aussi une salle de spectacle, une cantine et des habitations encore en chantier. On organise périodiquement des chantiers collectifs où on fait de l’auto-réhabilitation à plusieurs avec l’envie de partager les savoir-faire, d’apprendre ensemble… On expérimente beaucoup.

    Quels sont vos projets futurs ?

    En ce moment, ma grosse motivation, c’est de postuler à des résidences. Je n’ai pas un background d’école d’art mais je sens que je pourrais vraiment tirer des bénéfices d’avoir des petits temps entre parenthèses dans d’autres lieux où je fais un focus sur une recherche que je peux vraiment développer. 

    Retrouvez les créations de Lucie sur l’e-shop Manamu

  • Cette semaine, nous vous proposons de repenser le quotidien avec Muriel Teissier du Cros, la créatrice de la boutique Manamu, qui s’est portée sur les arts domestiques avec la céramique contemporaine utilitaire. La poterie a longtemps été mise de côté et parfois même qualifiée d’art pauvre. Aujourd’hui, un autre regard se pose, qui ouvre le chemin d’un art du quotidien. 

    Entretien

    Flannie : Pouvez-vous nous raconter l’histoire de Manamu ? Comment est née la boutique ? 

    Muriel : La  proposition  Manamu  est  née  du  désir  de  renouer  avec  une  forme  de  simplicité  et  d’humanité. Le projet a vu le jour au contact de la nature, dans une commune rurale aux  portes  des  Cévennes.  Traditionnellement,  Saint-Hippolyte-du-Fort  a  vu  se  développer  des  filatures,  des  tanneries  et  des  draperies.  Aujourd’hui  terre  d’asile  de  nombreux  artistes,  la  région  est  pétrie  d’expressions  sensibles, souvent  soutenues  par  un  tissu  associatif vivace. L’artisanat reste très présent, permettant de travailler sur des échelles  locales, et dans des schémas de production humbles et respectueux du vivant. 

    Manamu  puise  ses  origines dans  l’amour  de  ce  lieu-territoire et dans  l’observation de ses mémoires, à commencer par son histoire géologique et ses roches. La terre raconte  les  formations  et  les  formes,  les  paysages,  mais  aussi  les  manières  de  vivre  et  de  se  mouvoir,  intrinsèquement  liées.  Elle  est  un  magnifique  contact  au  vivant,  organique,  intuitif,  charnel. À  la  croisée  de  nombreuses  disciplines  (paysagisme,  botanisme,  etc.),  elle permet de conjuguer art et artisanat. 

    Mené par le choix de cultiver des dimensions à taille humaine, Manamu s’est porté sur  les arts domestiques avec la céramique contemporaine utilitaire. La poterie a longtemps  été mise de côté et parfois même qualifiée d’art pauvre. Aujourd’hui, un autre regard se  pose, qui ouvre le chemin d’un art du quotidien. 

    F : Vous dîtes très joliment “les objets nous choisissent et nous les choisissons”.  Pouvez-vous développer ? 

    M : À mes yeux, ces élections sont liées à nos gestes ancestraux —s’alimenter, se protéger.  Nos  choix  portent  d’abord  sur  nos  besoins  fondamentaux, pour  lesquels  les  objets domestiques occupent une place essentielle. Imaginés pour accompagner le quotidien, ils tiennent de l’équilibre, celui des matières, des formes, des proportions —et donc des  sensations—  pour  servir  harmonieusement  l’usage. La  mesure,  l’ordre,  la  justesse,  et  donc la beauté, mais jamais dans une pure et idéale contemplation, jamais sans l’usage  qui incarne et donne vie : toujours dans l’élégance. 

    Cette  réciprocité  me  semble  aussi liée  au  geste  artisanal.  Manamu  sélectionne  de  petites  quantités,  pièces  uniques  ou  petites  séries,  auprès  d’artistes  et  artisans  qui  travaillent essentiellement à la main,  souvent  seuls et  sur commande. Leurs créations, l’extrême soin accordé, portent leur empreinte, leur  recherche, leur  regard. Des mains  de l’artisan aux nôtres, il n’y a qu’un pas. L’objet fait lien, traversé d’altérité. C’est à cet  endroit notamment que s’exprime la poésie domestique.

    Enfin,  dans  un  contexte  de  crise  environnementale,  l’artisanat me  semble  tenir  de  la sensibilisation  et  de  l’engagement  autour  de  la  question  du  vivant.  Les  savoir-faire  artisanaux explorent des systèmes de production en marge de l’industralisation et de la  standardisation.  Ils  invitent  à  consommer  différemment. Créer  et  acquérir  deviennent  des actes d’égard, dans un dialogue fécond. 

    Julia Gilles

    F : Julia Gilles, Lucie Micheau… Pouvez-vous nous présenter quelques-uns des artisans et  artistes dont vous vendez les créations ? 

    M : À ce jour, je  travaille avec  six céramistes. Impossible d’en présenter un sans présenter  l’autre !  

    Léa Brodiez et Julia Gilles ont inauguré les premières céramiques de Manamu. Le presse-agrumes  de  Julia  a  été  mon  tout  premier  contact  avec  son  travail,  un  compagnon  du  quotidien  redoutablement  efficace  que  je  ne  range  jamais  dans  le  placard !  J’ai  eu  un  énorme coup de cœur pour son expression brutaliste conjuguée à des bleus saisissants de nuances. Entre les mains de Julia, une dimension sauvage agrippe chaque pièce. Ses créations  jouent  du  contraste entre  formes  douces et matières  brutes. La  céramiste a  choisi de travailler un grès roux dense en pyrite de fer, qui confère à l’objet une manière de  rudesse.  Sa  couleur  rouille  vient  réchauffer  les  décors  minéraux  de  Julia,  émaillés  intuitivement  au  pinceau. À  la  croisée  des  fonds marins  et  de  ce  qui  tient  du  ciel,  les  bleus  tutoient  les  verts,  les  jaunes,  l’indigo.  “La  terre  révèle  et  garde  en  mémoire”,  souligne  la  céramiste,  qui  s’inspire  des  paysages  et  de  leurs  reliefs.  On  pense  aux  nuances imprimées par le temps, aux éléments qui façonnent notre Terre —en douceur,  en tempête. Une métaphore organique des fragilités et des forces du vivant. 

    Julia Gilles

    Chez  Léa  Brodiez,  les  décors  m’ont  tout  de  suite  émue,  leurs  mouvements,  ce  geste  vibrant  et  enlevé. La  céramiste  tourne  ou  monte  au  colombin  des  pièces  chamottées  brutes  qu’elle  conjugue à  des  décors  vernissés  sur  un grès engobé.  Entre  ses mains,  il  faut que ça vibre et que ça vive même une fois la terre cuite. Léa fait danser les traits, à  l’endroit, à l’envers, de biais, les uns les autres à côté, joue de leur diversité. Au rythme  des  courbes  et  des  aspérités  se  dessine  un  nouvel  alphabet,  tonique,  enjoué.  Cette  écriture, Léa la déploie à travers un dialogue de cohabitation et de rencontre. Au sein de  chaque pièce, le brillant épouse le brut, le calme s’allie au mouvement, le plein côtoie le  vide.  Une  autre  perception  s’installe,  celle  des  courbes,  des  profondeurs  et  de  leur  confluence. 

    Léa Brodiez

    Lucie Micheau est la troisième magnifique rencontre de Manamu. Parmi les singularités  de  sa  démarche,  la  collecte  de  minéraux  naturels  bruts  et  le  façonnage  à  la  main.  Gratter,  creuser,  explorer…  Lucie  joue  avec  les  découvertes  que  lui  révèle  l’environnement pour conjuguer les matériaux qui décoreront ses pièces. Mais avant de  devenir décor, la matière donne lieu à l’expérimentation : comment vont se comporter  les sables,  cendres  et  roches  lors  de  leur  transformation  par  le  feu  ?  Comment  jouer  avec la lumière, la  rugosité, le  poids ?  Lucie inscrit  une  histoire  par-delà la céramique,  une  ouverture  sur  le  passé  des  roches  et  leur  transformation.  Aucune  pièce  n’est identique, mais les unes sont reliées aux autres par leur texture, sensible et en finesse, par un détail, une forme, une matière, une nuance de couleur. Lucie façonne des formes  simples, épurées,  dans  un mouvement  dynamique et  personnel, afin  de  faire émerger les formes  du vivant au  sein  de l’univers domestique.  Ce  sont  des  objets  du  quotidien  précieux et intimes. Toutes les pièces sont modelées à la main, pour accorder à chacune  son exception. 

    Lucie Micheau

    J’ai ensuite rencontré Livia Vesperini, jeune céramiste établie à Marseille dont le travail  des  émaux  relève  d’une  peinture  abstraite  extrêmement  sensible.  Livia  façonne  ses  céramiques  dans  un  geste  intuitif  associant  le  jeu  de  l’aléatoire.  Sa  technique  favorite  est le modelage à la main dans une écoute directe de la matière. Ses céramiques portent  une empreinte volontairement primitive, brute et sensible. Elles font écho à la terre, à sa  multiplicité,  à  ses  reliefs,  mais  aussi  à  l’artisanat  même,  au  passage  de  la  main. Ses  émaux et  couvertes  sont  issus  de  recherches  personnelles  sur  des matières  premières  glanées. Terre de ruisseau de Lozère, cendres de châtaignier de Corse ou de sarments de vignes… Les collectes de Livia s’inscrivent dans une démarche de simplification et de  pratique  durable.  Diplômée  des  Beaux-Arts  de  Marseille,  Livia  a  préféré  l’utilitaire  au  concept  pour  célébrer  la  terre  dans  un  rapport  sensible  engagé  dans  le  quotidien.  Passionnée  par  la  cuisine  et  les  mets,  Livia  imagine  ses  pièces  comme  les  éléments  picturaux  d’une  table  composée  pour  rendre  hommage  aux  nourritures  terrestres. Manamu est sa première collaboration en boutique. 

    Livia Vesperini

    Puis s’est présenté le monde des objets de François Bauer pour qui Manamu est aussi la  première  collaboration  en  boutique.  Mon  adhésion  immédiate  a  pris  la  forme  de l’étonnement et de la surprise. François  travaille chaque  faïence d’une  façon surréelle,  comme  s’il  s’agissait  d’un  dessin  encore couché  sur  le  papier.  Des  cernes  noirs soulignent l’objet en autant de plans qu’il y a d’angles et d’arêtes. Dans ces cadres, les  teintes  pastel  contrastent à  la manière  de  toiles  libres. Vases,  pichets et autres  objets  s’animent dans ce geste imagé, où le dessin déplace les lignes pour un réel plus vrai que  d’ordinaire. Pour  François,  la  céramique  est  la  traduction  d’une  histoire  dessinée  des  objets, de la peinture et de l’architecture. De l’esquisse au volume, le dessin occupe une  place  centrale  chez l’artiste. Ses  “céramiques  dessinées”,  comme les  nomme François,  s’inspirent des objets du quotidien de la peinture moderne. Le traitement de la couleur  emprunte aux techniques de l’impressionnisme et de la fresque, tandis que les volumes  sont  travaillés  selon  les  codes  de  la  maquette.  Une  invitation  à  jouer  avec  nos  représentations, entre déconstruction et peinture. 

    François Bauer

    Enfin, Léna Gayaud est la céramiste la plus récente arrivée chez Manamu. Sa production artistique  grand  format  est  représentée  par  la  galerie  SISSI  club,  à  Marseille. Avec Manamu, Léna propose pour la première  fois ses pièces utilitaires en boutique. Ce qui  emmène la céramiste, ce sont les histoires. Ses objets narratifs témoignent de l’histoire  de savoir-faire et de gestes ancestraux. Mais pour Léna, ils résonnent aussi avec la quête  du  Graal  et  les  cycles  arthuriens,  les  légendes  mystiques  de  la  forêt  et  des  Cévennes  médiévales  qui  l’ont  vue  grandir. L’objet  devient  un  voyage  émotionnel  à  transporter  chez  soi. Diplômée  des  Beaux-Arts  de  Marseille,  Léna  traite  les  volumes  par  un  modelage spontané, avec des formes volontairement irrégulières. Au creux d’une pièce,  on peut découvrir un message ou une illustration qui rappelle la signature Rocky Velours  de Léna, également tatoueuse professionnelle. À travers différents médiums liés par la  pratique du dessin, Léna invite à décloisonner les frontières entre art et artisanat, sous  le signe d’un merveilleux débridé. 

    Léna Gayaud

    Cette architecture a induit d’autres rencontres dont Manamu se fera un plaisir de parler  plus tard. 

    F : Comment sélectionnez-vous les créateurs et les objets que vous vendez ? 

    M : Chuuuut, c’est un secret ! Plaisanterie à part, l’un des points importants à mes yeux est  de bâtir des partenariats durables. Plutôt que de  fonctionner en collections liées à des  années ou des  temps de l’année, je choisis de  construire Manamu  selon une politique  d’auteur.  Cela  vient sans  doute de mes  années  dans  le monde  de  l’édition.  Le  propre  d’une  maison  d’édition  est  d’abriter des  auteurs  et  leurs  textes.  J’aime  l’idée  que  Manamu puisse être une maison avec ses habitants et leurs univers domestiques. J’ai à  cœur  d’essayer  de  promouvoir  leurs rapports  personnels  au  monde, respectueux  du  vivant et loin des modes, leur art tourné vers la quotidienneté. 

    F : La terre est la matière la plus présente sur Manamu. Elle vous fascine ? 

    M : La  terre  est  avant  tout  une  passion.  Comme  je  l’exprimais  plus  tôt,  elle  est un  magnifique  contact  au  vivant,  organique,  intuitif,  charnel.  La  céramique  partage  énormément avec le vivant : le caractère modelable, la plasticité, la disposition à devenir  forme.  Le  comportement  des  argiles,  les  processus  de  fusion  des  émaux, mettent  en  forme les transformations de la matière. 

    À  la  croisée  de  cette  métamorphose,  les  artistes  et  leurs  démarches,  auxquels  je  suis  particulièrement sensible. L’expérimentation comporte son lot d’échecs, la pièce qui se  fend,  qui  craquelle,  qui  refuse  le  geste.  Un  contrôle  absolu  sur  la  production  est  impossible, même en maîtrisant le cadre, la règle, la technique. J’ai beaucoup de respect  pour cette conscience de l’aléa, cette ténacité dans le geste créatif. Le vivant requiert une attention et une intuition qui engagent au-delà de la routine et de  la  reproduction. Mon  amour  pour  la  terre  se  porte  aussi  à  cet  endroit.  Je  pense  notamment à Lucie Micheau dont Manamu accompagne plusieurs pièces. La collecte de  minéraux  naturels  bruts  est  une  étape  fondamentale  de  son  travail.  Passionnée  de  géologie,  Lucie  a  le  goût  d’observer  ce  que  l’on  ne  peut  plus  voir  grâce  à  un  affleurement, un trou dans la roche ou l’effet du temps. Gratter, creuser, transporter…  Puis vient le  temps de la  transformation, de la confrontation à la matière. À  travers sa  démarche,  Lucie semble remettre en marche l’histoire  des  roches. Son  travail  rappelle  qu’au sein du vivant, la transformation s’inscrit sur des temps bien plus longs que ceux  de l’histoire humaine.

    MANAMU

  • Un plateau, sur une table, attend qu’on lui signifie son utilité du jour. Transportera-t-il quelques tasses dans le patio ? Accueillera-t-il quelques stylos ? Pour l’heure, il se fait discret. Et beau. En chêne massif, huilé à l’huile de lin, il a été réalisé par Benoît, un charpentier couvreur qui s’est mis à façonner des objets dans son atelier en mêlant son amour du produit à son savoir-faire de charpentier.

    Une tasse en terracotta émaillée nous fait de l’œil. Elle s’appelle Ristretta et promet de transformer votre instant café en un rituel de dégustation qui ravira tous vos sens. Elle a été réalisée par Magali, ingénieur chimiste de profession qui travaille, à côté, la céramique.

    Ces objets, qui suscitent l’émotion et aident à repenser le quotidien, se retrouvent dans la boutique d’Objet Obiectum, Oo, une maison d’édition d’objets d’artisans située à La Rochelle, en Haute-Saône (Franche-Comté – petit village d’une trentaine d’habitants).

    Oo a été créé par Pauline Coutagne et François-Xavier Bourgeois, un couple d’architectes engagés, passionnés par l’art, l’architecture, Venise ou encore Sienne. De la création d’un espace à celui d’un objet, il n’y avait, pour eux, qu’un pas qu’ils franchirent il y a quelques années en proposant des collaborations inédites à des artisans de tous horizons. Osier, bois, pierre, verre, céramique… sont parmi les matériaux qu’ils exploitent pour faire rimer utilité et beauté et valoriser les savoir-faire. 

    Entretien avec Pauline Coutagne

    Flannie – Chère Pauline, comment est né Objet Obiectum ? De quelle volonté ? (Quel manque ?)

    Pauline Coutagne – Oo est né de plusieurs envies. La première était de pouvoir travailler avec des artisans, que nous côtoyons, en tant qu’architectes, parfois directement sur nos chantiers.. L’idée était donc de créer de petits objets pour échanger, collaborer, faire perdurer les métiers d’arts et manuels, à notre échelle. Le covid a été le déclencheur. Un précédent projet de création de maison textile avait initié le mouvement, mais l’investissement était trop lourd. L’idée était aussi de créer en amont et non en aval du client, comme nous le faisons dans notre métier d’architecte. Nous pouvons ainsi garder l’entière direction artistique, mon mari et moi. 

    F – Comment choisissez-vous les artisans avec lesquels vous collaborez ? 

    PC – Nous connaissons certains artisans par nos chantiers : c’est le cas de Corentin Motte, qui travaille la pierre, ou Jean-Daniel Gary qui crée des effets de surface du verre et que nous connaissons depuis plus de 15 ans. Nous avons rencontré certains artisans par Instagram : comme Clara Valdes, jeune designer et artisane en céramique et Jesmonite. D’autres sont des amis ou connaissances comme Karine Barbier, styliste. Il s’agit essentiellement de rencontres humaines. Elles sont au cœur du processus. 

    F – Vous privilégiez le fait main. Pour quelle raison ? 

    PC – A l’heure du tout digital, nous souhaitons garder un contact avec le fait main, l’économie réelle, le territoire. Évidemment, les artisans travaillent avec des outils. La production doit cependant rester en petite série, réalisée personnellement par l’artisan ou ses quelques collaborateurs que nous pouvons ainsi identifier et nommer. Nous aimons l’idée que telle tasse soit faite par Magali, tel plateau en bois façonné par Benoît. Nous aimons que les objets aient une histoire. Il y a celle de la vie de l’objet. Mais celle de sa naissance nous émeut. Et nous espérons que nos clients apprécient aussi cette idée de personnalisation du façonnage. « Obiectum » en latin signifie « faire l’objet » : l’action de faire est donc essentielle. 

    F – Qui inspire qui ? L’artisan vous présente-t-il ses idées ? Arrivez-vous avec un projet précis ? 

    PC – Pour le moment, nous restons initiateurs des projets. Parfois, nous avons une idée précise, tels les projets des plateaux PIANO. Dans sa forme, ses dimensions. Mais nous pouvons juste imaginer un concept. Le savoir-faire de l’artisan est crucial dans notre approche et le cahier des charges qui va en découler. Nous devons découvrir et échanger sur sa vision des choses, ses capacités, ses techniques, ses matières. Puis l’objet se forme… Le NEST (support à oeufs), réalisé par Clara est une collaboration dans laquelle la forme est totalement maîtrisée par l’artisane. Nous avions été très intéressés par sa démarche autour du simple aliment qu’est l’œuf. Nous lui avons commandé des coquetiers sur mesure pour notre famille. Et l’idée d’avoir un objet support des œufs dans la cuisine est ainsi venue, après le débat de savoir si, oui ou non, on devait mettre les œufs au frigo. Avec NEST, nous avons tranché. 

    F – La tasse Ristretta, le Champignon, le miroir Kagami ou encore les plateaux Piano… chacun a une histoire. 

    PC – En effet, chaque objet a une histoire., du café noir italien en bout de comptoir à Rome ou Venise, en passant par l’objet inutile du Champignon, mais si présent dans un salon…L’histoire vient de nos expériences d’architectes, ou de voyages, de rencontres, et de nombreuses inspirations dont les plus importantes sont le Bauhaus, l’Italie et le Japon. 

    F – Comment se forment ces objets dans votre imaginaire ? Répondent-ils à un besoin ? 

    PC – Avons-nous réellement besoin de ces objets ? Nous apprécions être entourés d’objets « utiles ou beaux » tels que William Morris le disait à la fin du XIXème siècle. Le beau fait aussi partie d’un besoin à notre sens.  Mais l’un des arguments les plus importants dans la conception, fabrication et vente de ces objets est de soutenir l’artisanat. Nos objets sont relativement chers. Mais ce prix tient compte du prix que l’artisan nous donne. Il n’est pas question de réduire le prix de fabrication au plus bas. Nous constatons que les taux horaires de nos artisans sont relativement bas aujourd’hui. Et nous ne voulons pas les baisser. De plus, après les nombreuses visites d’atelier que nous avons pu faire, les conditions de travail des artisans sont souvent précaires : dans le froid en hiver, le chaud en été et sous les fuites par temps de pluie. Nous espérons que les conditions de travail de ces personnes aux savoir-faire si précieux seront revalorisées : par notre soutien, tant conceptuel que par l’achat de leurs objets. Achat qui vaut engagement donc. 

    F – Comment se passent les différentes étapes de la réalisation d’un objet ? 

    PC – Si notre idée est précise, nous pouvons réaliser un plan, un croquis, une 3D, voire une maquette en papier-mâché. Mais s’il s’agit d’un concept, alors l’artisan va proposer sa vision des choses. Par des dessins, des images d’inspirations, des essais. Un dialogue s’installe entre l’artisan et nous. Un prototype est réalisé. Nous payons le prototype, puis commandons une petite série. 

    F – Vous posez la question de la valeur de l’exclusivité. L’unicité d’un objet le rend-il plus précieux ? 

    PC – L’unicité, la petite série et la numérotation rendent un objet plus exclusif. Dans notre démarche, l’objet est pensé avec l’artisan. Si demain l’artisan arrête cet objet, nous ne pourrons pas demander à quelqu’un d’autre de faire ce même objet. En ce sens, les objets proposés peuvent s’arrêter rapidement. Et donc la série courte peut en effet valoriser l’objet. Même s’il ne s’agit pas de pièces d’artistes de grande renommée, nos artisans apportent un certain ADN à chaque pièce. Le défaut peut également valoriser la pièce. Pour nous, les objets qui présentent un défaut très visible (nœud marqué dans le bois, déformation de la céramique…) sont valorisés comme des qualités uniques.  A l’instar de la culture wabi-sabi. 

    F -Vous souvenez-vous du premier objet du quotidien pour lequel vous avez eu un coup de coeur ?

    PC – Cette question est complexe. Pour François-Xavier, il s’agit d’un opinel. Outil-objet, issu de ses années de scoutisme. Pour moi, c’est un souvenir d’enfance : le panier à sirop en osier de ma grand’mère. Un objet qui marquait les journées d’été en Provence à l’heure du goûter, après le bain de 16H (les enfants n’avaient pas le droit de se baigner avant !)

    F – Et le dernier ?

    PC – Il n’y a pas un objet particulier, mais un savoir-faire. Depuis février 2023, notre casquette d’éditeurs d’objets d’artisans nous a conduit à prendre la présidence du Comité de la Vannerie à Fayl-Billot, Haute-Marne  (Comité de développement et de promotion de la vannerie- CDPV). Et notre dernier coup de cœur se porte donc sur les objets en vannerie : osier, rotin, bambou, etc. Nous découvrons des artisans exceptionnels, passionnés et des objets à diffuser sans modération. La vannerie a peu à peu disparu avec l’arrivée des objets en plastique. En effet, ces objets sont pour la plupart des contenants. Les sacs, caisses, boîtes, présentoirs ont détrôné les paniers, ou supports en osier de nos marchés, boulangeries et primeurs. Les paniers, sacs, corbeilles, de préférence en osier (le rotin est une liane exotique), sont donc nos derniers coups de cœur ! Pile dans notre mood de slow-living et de choix de matériaux naturels (ou à faible impact environnemental). 

    F – Diriez-vous que vous êtes des passeurs d’émotions ? 

    PC – Nous l’espérons en tout cas. Le fait que quelqu’un se positionne devant nos objets selon le simple principe du « j’aime- je n’aime pas » renvoie à une première émotion. Evidemment, nous espérons plus de « j’aime » et de coups de cœur. Mais notre démarche va au-delà de la forme et de l’esthétisme d’une pièce, puisqu’elle est amenée par le soutien que nous portons aux savoir-faire et à nos artisans locaux. Il s’agit donc d’un engagement !

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    Photos d’Objet Obiectum et Jill Salinger (Studio Craime)