Flannie

Le théorème de l'escarpin

Étiquette : parfumeur

  • Au cœur de nos chroniques mondaines olfactives, allons aujourd’hui à la rencontre d’un personnage incontournable dans l’industrie de la parfumerie fine, monsieur Xavier Renard.

    Global Head of Fine Fragrances chez Givaudan depuis 4 ans, Xavier Renard est un homme riche d’enseignements pour quiconque veut comprendre les enjeux de la création d’un parfum. Son objectif : donner le meilleur à ses parfumeurs afin de leur permettre de créer les parfums de demain tout en faisant face aux enjeux environnementaux. Cet homme à la carrière impressionnante puise sa régularité et sa constance dans son expérience de sportif de haut niveau mais il ne vit que guidé par l’émotion que lui produisent les parfums depuis toujours.

    Entretien

    Cher Xavier,

    Après tant d’années à explorer les différentes facettes du métier, vous dîtes vous parfois que vous avez fait le tour de l’industrie olfactive ?

    Jamais. La parfumerie est pour moi une passion. Si vous n’avez pas cette passion en vous, il est difficile d’accéder à la parfumerie. Heureusement, j’ai toujours été passionné par les parfums. Ma curiosité est insatiable depuis mes débuts dans les années 80, époque durant laquelle il était bien plus difficile qu’aujourd’hui d’accéder aux métiers de la parfumerie.

    Aujourd’hui encore, je ne pourrais me passer de porter des parfums tous les jours. 

    Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans le métier ?

    Bien sûr. J’ai d’abord fait des études de chimie en Californie puis je suis revenu en France où j’ai intégré une école de parfumerie à Grasse. Pour moi, il était impossible d’imaginer étudier la parfumerie ailleurs que dans la ville des parfums. Les écoles de parfumerie à cette époque étaient beaucoup moins développées que celles que nous avons aujourd’hui chez Givaudan. La formation de parfumeur était beaucoup moins encadrée mais elle avait quand même le mérite d’exister pour tous ceux qui cherchaient à se former. Elle m’a permis de travailler avec un parfumeur en laboratoire et de découvrir les matières premières. 

    Ecole de parfumerie – 1987

    La base du métier ?

    Dans la parfumerie, les ingrédients sont en effet ce qu’il y a de plus important.

    Si vous ne connaissez pas vos ingrédients, vous ne pouvez pas formuler. Il faut apprendre les familles d’ingrédients, connaître les molécules de chimie, les naturels, l’extraction de ces naturels. C’est un long apprentissage qui se fait sur 4 ans minimum. Vous avez 600, 700, 800 matières premières à appréhender, comprendre, retenir.

    Une fois mémorisés, le plus important reste encore d’apprendre à s’en servir. C’est une deuxième phase de l’apprentissage.

    Vous découvrez alors ce qu’on appelle la formulation. Pour cela, il faut étudier les parfums qui ont été lancés sur le marché au fil du temps. J’avais une obsession pour le Chanel 19, que je connaissais par cœur, mais j’étudiais aussi les classiques comme le Chanel 5, L’air du temps, Shalimar. On étudie toutes les grandes catégories olfactives durant notre formation.

    Par la suite, on nous donne l’opportunité de participer à un brief. C’est quelque chose d’incroyable. Le jour où nous gagnons notre premier brief, nous nous en souvenons pour toujours.

    Et ensuite ?

    Très vite, Givaudan m’a appelé. J’ai intégré la société à Genève qui, elle, m’a envoyé à Hong Kong, puis à New York où je me suis énormément enrichi d’expériences nouvelles.

    A New York, j’ai changé d’entreprise pour faire de nouvelles expériences créatives en tant que parfumeur. Un jour,  j’ai décidé de me mettre dans une position où je pouvais avoir aussi bien la casquette technique, créative et commerciale. De là, je suis passé sur l’aspect commercial, le business et le management jusqu’à ce que je revienne chez Givaudan il y a 7 ans.

    Aujourd’hui, quel est votre rôle ?

    J’ai la responsabilité de diriger toute la parfumerie fine chez Givaudan, toujours mené par la même passion. Vous ne pouvez pas exercer ce métier si vous n’êtes pas attaché directement à une émotion qui vous lie au parfum. C’est un niveau de passion tel que celui que vous trouvez dans la musique, dans le cinéma, ou dans l’art. 

    A quel moment vous êtes-vous dit, dans ce parcours, “c’est bon, je suis prêt à passer du côté créatif au côté commercial” ?

    En fait, je ne me suis pas posé la question. J’étais dans une entreprise où on essayait de développer la parfumerie fine à New York. On recherchait une position commerciale. Il nous était difficile de trouver quelqu’un. Un matin, j’ai regardé le président de l’entreprise et je lui ai dit “Tu sais quoi ? Je peux le faire.”

    Quand je suis entré ce matin-là dans l’entreprise, j’étais parfumeur.

    Quand je suis ressorti en fin de journée, j’étais commercial. 

    Ce n’était absolument pas réfléchi. C’était totalement impulsif. J’ai toujours mené ma carrière ainsi, avec un mélange d’impulsion et d’instinct.

    Quelle expérience vous fait dire “je ne peux pas faire autre chose que de la parfumerie, en fait” ?

    Le niveau émotionnel est tel quand vous avez travaillé un projet et qu’on vous annonce que vous avez gagné que vous pouvez pleurer à chaudes larmes. Je n’ai jamais ressenti ceci dans un autre domaine. Et pourtant, j’ai fait beaucoup de sport à haut niveau, avec des challenges assez élevés. Malgré cela, je n’ai jamais ressenti ce niveau émotionnel de satisfaction face à une réussite ailleurs que dans notre univers olfactif.

    Si j’arrêtais, cette émotion me manquerait. C’est quelque chose qui me fait bouger.

    La musique, le cinéma sont universels, le parfum, non. Je me dis souvent que j’ai de la chance d’être né avec cette passion. 

    Aujourd’hui, à votre poste actuel, quels sont pour vous vos plus grands défis ?

    Pour moi, ce ne sont pas des défis, ce sont des responsabilités. 

    Ma plus grosse responsabilité est de m’assurer que l’ensemble des équipes de création et de développement dans toutes les régions du monde continuent à développer des parfums qui vont apporter des émotions aux consommateurs, des parfums dont ces consommateurs vont comprendre la valeur.

    Pourquoi dîtes-vous cela ?

    Parce que je pense que l’industrie n’a pas fait un très bon travail à la fin des années 90 et au début des années 2000. L’offre n’était pas là, les méthodes de retail étaient discutables et les consommateurs se sont éloignés des parfums.

    Ma plus grosse responsabilité aujourd’hui est donc d’apporter ma part au produit final pour que l’objet du produit en soi soit suffisamment à la hauteur des attentes des consommateurs. Mon rôle est de faire en sorte que nos parfums ne les déçoivent pas.

    A nous de développer les bons ingrédients également pour les mettre à disposition des parfumeurs et de former les bons parfumeurs. A nous, surtout, d’avoir le courage de prendre des risques olfactifs. C’est mon défi et j’en fais ma responsabilité au quotidien.

    Les risques olfactifs, parlons-en justement. Les parfumeurs semblent bien plus désireux que les équipes marketing d’innover d’une manière générale. Les équipes marketing semblent souvent penser que les clients ne sont pas prêts.

    C’est là que je parle de responsabilité. Si on a un bon produit, nous devons, en tant qu’experts, convaincre les équipes marketing du fait qu’il y a une manière d’interpréter certains ingrédients peu populaires, comme le cacao, par exemple, qui peut être très positive. Nous avons cette faculté de travailler une note bien particulière pour la rendre, justement, à la fois unique, différente mais acceptable par le consommateur. C’est une combinaison très puissante.

    Vous pensez que le consommateur est prêt à sortir des sentiers battus ?

    Le consommateur adore le parfum. On le voit dans toutes les études que nous faisons. La Gen Z et la Gen Alpha particulièrement. Je pense qu’on arrive à une certaine génération prête à aller sur des histoires olfactives différentes de ce qu’on a pu voir jusqu’à maintenant. Aujourd’hui, on peut se permettre franchement de pousser la créativité. C’est ce que je répète toujours aux 38 ou 40 parfumeurs qui travaillent avec moi. “Prenez des risques”. 

    Être créatif ne veut toutefois pas dire “faire n’importe quoi ». Être créatif veut dire “apporter de l’innovation olfactive au consommateur ». Le consommateur doit y prendre du plaisir. Porter un parfum parce qu’il est différent alors qu’il n’apporte aucun plaisir n’a aucun intérêt.

    Le défi peut-être difficile à relever…

    Le parfum doit rester du plaisir. Sous ma casquette de parfumeur, je peux vous faire des produits qui n’ont jamais été sentis. Ils seront très créatifs et très novateurs, mais ne vont pas sentir bon du tout. 

    Il ne faut surtout pas opposer créativité, innovation et plaisir, bien au contraire. Notre responsabilité est d’apporter à la fois des accords inédits, de l’utilisation de matières premières nouvelles, différenciantes, tout en pensant au plaisir des consommateurs. Un consommateur qui aura du plaisir avec son produit le rachètera. S’il ne le rachète pas, le produit a beau avoir été innovant, il restera un échec commercial.

    Quels sont, selon vous, vos atouts de par votre parcours aujourd’hui pour réaliser ceci ?

    Mon atout, c’est mon parcours de 15 ans de parfumerie en création avec une connaissance de la matière première. Et puis la connaissance du très difficile métier de parfumeur. 

    Il faut un niveau de résilience absolument extraordinaire quand on est parfumeur. Un parfumeur peut arriver le matin juste pour s’entendre dire jusqu’au soir que ses essais ne sont pas bons. Il faut toujours améliorer, corriger. Vous pouvez travailler un projet pendant un an, un an et demi, deux ans, trois ans parfois. Le métier de parfumeur mérite le respect. Mon expérience en tant que tel me permet d’avoir cette conversation, d’avoir cette compréhension directe du parfumeur qui fait que je peux l’accompagner. Je n’accompagne pas les parfumeurs sur tous les projets parce que nous avons plus de 20 000 projets par an mais j’essaye de les accompagner autant que faire se peut dans ce voyage de la création.

    Cette compréhension du métier est votre atout ?

    Oui, cette proximité, cette compréhension que j’ai du métier de parfumeur, mais aussi de la formulation, de la compréhension des ingrédients, des ingrédients naturels. C’est pour cette raison que j’ai repris la responsabilité des “naturels” chez Givaudan car je ne veux pas vendre un produit, je veux créer un bon parfum. Il m’est arrivé d’aller voir des clients en leur disant “je ne te vendrai pas ce parfum, il n’est pas assez bon”. 

    Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

    Le naturel, justement. C’est un gros projet qu’on a démarré il y a deux ans. Il s’appelle “la maison des naturels » (House of Naturals). 

    Pourquoi “La maison des naturels” ?

    Je suis un garçon assez pragmatique. J’ai désiré rassembler tout ce qui fait le naturel sous un seul et même toit pour faire une maison. Le naturel commence par l’agronomie et se termine chez le parfumeur. Il est de notre responsabilité en tant que parfumeurs de nous pencher sur l’agronomie et de se demander comment travailler directement à la source avec les fermiers, les agriculteurs, pour mieux faire pousser les naturels. Après l’innovation, cela passe par la transformation également, avec un besoin de transformation verte.

    Pouvez-vous nous expliquer ?

    Nous devons nous pencher sur de nouvelles méthodes d’extraction, de transformation, qui sont directement liées à nos ambitions environnementales chez Givaudan tout en nous assurant de délivrer aux parfumeurs des produits innovants en termes de profil olfactif afin de leur permettre de créer les meilleurs parfums pour le marché de demain.

    J’essaie de donner aux parfumeurs la possibilité de faire, par exemple, une odeur de jasmin qui va immédiatement générer une sensation de plaisir car toutes les odeurs de jasmin ne créent pas le même niveau d’émotion. 

    C’est le grand sujet chez Givaudan.

    Dans un naturel, il peut y avoir 60, 70, 80 molécules différentes. A nous d’aller crafter ces naturels de manière à offrir aux parfumeurs des ingrédients qui sont olfactivement nouveaux.

    Un exemple ?

    Reprenons le jasmin. Pour permettre aux parfumeurs d’innover, on va peut-être aller capturer uniquement le côté banane du jasmin, permettant ainsi de créer en apportant un côté fruité, floral, en faisant pencher la balance un peu plus sur le côté banane du jasmin que sur le côté floral benzylé. Ceci est du crafting. Mon idée n’est pas d’aller chercher de l’essence de laitue ou de l’essence de scarole, c’est plutôt d’aller chercher à faire à nouveau pousser du vétiver en Inde et non plus à Haïti. 

    L’agronomie est donc au cœur des préoccupations chez Givaudan ?

    Oui, ce genre de choses m’intéresse beaucoup, toujours dans l’optique que ma préoccupation première est le parfumeur. Je veux lui donner la possibilité de créer des choses qui vont apporter un élément émotionnel que le consommateur est en droit d’attendre. 

    Il faut toujours respecter le consommateur. A quelque niveau que ce soit. A commencer par lui offrir le produit le plus safe possible.

    Après, nous devons aller chercher le niveau de création auquel il est en droit d’attendre avec les ingrédients. J’aime faire le parallèle avec la gastronomie et ce que le consommateur est en droit d’attendre dans un restaurant gastronomique. Il est tout aussi important de mettre les ingrédients en avant dans notre approche et dans notre vision holistique du métier que dans la gastronomie.

    Revenons sur la plateforme Naturalité qui a été créée il y a 4 ans. Elle a conduit à refondre la palette du parfumeur afin qu’elle intègre des ingrédients toujours plus responsables. Est-ce que cela change la manière de composer un parfum ?

    On peut, en effet, formuler différemment.

    On peut formuler afin de ne mettre que 4 ou 5 % de concentré dans l’alcool versus 24, 25, 30 % aujourd’hui. On va demander 5 fois moins d’ingrédients. On va donc déplacer 5 fois moins en volume. On peut le faire comme cela a été fait avec Drakkar Noir ou encore L’air du temps. Ces produits ont été dosés à l’époque à 4 ou 5 %. On pourrait revenir à ce dosage.

    C’est un pilier de la Naturalité. A la fin, si on arrive à doser à 4 ou 5 %, si on formule bien, le parfum sera tout aussi signé et puissant que quand on est à 24, 25 %, mais différemment. Il faut que les marques nous laissent le faire.

    Certains parfumeurs se demandent comment réussir à créer encore de belles compositions alors que la liste des allergènes ne cesse de s’allonger…

    Nous sommes obligés de changer les choses. Le changement est compliqué quand on demande aux gens de changer leur manière de penser, leur manière de créer, leur manière de vivre mais je pense que les meilleurs d’entre nous arriveront à offrir des solutions et des réponses à ce besoin de changement que le monde nous impose. 

    Je reste très optimiste. Avec L’Oréal et une dizaine d’autres entreprises, nous avons fondé l’alliance Value of Beauty avec pour objectif de faire comprendre l’impact positif de la chaîne valeur européenne de la beauté et des soins personnels. Nous sommes les premiers à tout faire pour nous assurer que nos produits sont à 150 % safe. Si nous devons nous passer de certains ingrédients, je compte sur la créativité de mes parfumeurs pour trouver des solutions. Parce qu’ils ont du talent.

    Comment rendre un ingrédient encore plus responsable ?

    Je pense qu’il faut faire la différence entre le naturel et les produits de synthèse. Avec les produits de synthèse, on doit s’assurer d’être vraiment sur du produit renouvelable, biodégradable. La biodégradabilité est très importante. Dans l’univers du body care, des shampoings, des lessives, beaucoup de produits finissent dans la nature. Il faut donc s’assurer de la biodégradabilité.

    Pour la renouvelabilité, on part d’un point de départ renouvelable. 

    Auparavant, une partie importante des ingrédients de synthèse avaient comme point de départ le pétrole. L’industrie s’emploie à en sortir.

    Le naturel, c’est différent. Il faut aller à la source. Il faut aller sur le terrain.

    Il faut que nos agronomes discutent avec les gens qui plantent le vétiver, qui plantent le patchouli afin de comprendre comment on peut améliorer le rendement, la terre, les extractions. Comment sortir également des extractions aux solvants ? Comment faire réellement de la grande transformation ?

    Ces programmes sont en permanence évoqués chez Givaudan. Et je passe personnellement énormément de temps sur ces sujets. 

    Pouvez-vous nous parler de la démarche qui consiste à utiliser des déchets pour créer de nouvelles matières ?

    C’est ce qu’on appelle du recycling. On le fait beaucoup avec les fruits. Avec les fleurs aussi.

    Habituellement, vous prenez des pétales de rose, vous faites de l’extraction pour faire de l’absolu. Chez Givaudan, nous allons plus loin. Nous allons récupérer les pétales de rose qui ont déjà servi pour aller jusqu’au bout du bout.

    Quand on distille, quand on extrait une matière première, plutôt que de se débarrasser de la matière première, on va toujours s’assurer qu’on ne jette rien.

    Et quand on jette, c’est parce qu’il n’y a vraiment plus rien. Ainsi, nous réfléchissons à extraire toutes les possibilités que la matière première, qu’elle soit sèche, qu’elle soit florale, ou qu’elle soit issue d’un fruit, d’une autre industrie, nous offre.

    Est-ce que la quête de durabilité implique un retour aux origines du parfum vers des ingrédients 100% naturels laissant derrière soi un siècle de recherche chimique ?

    Absolument pas. On a besoin de la chimie. La chimie n’est pas un gros mot.

    On est là pour apporter du bonheur, du plaisir à nos créations et la chimie en fait partie. On est entouré de chimie tous les jours. La chimie est aussi dans le médical et heureusement !. Donc, non, je n’y crois absolument pas.

    Crédit photos des Naturals : Givaudan

  • Un nouveau chapitre olfactif s’écrit chez Gucci cet été dans la collection Gucci Flora.

    Vivre librement, vivre délibérément. A l’image de son égérie Miley Cyrus, le nouveau Gorgeous Gardenia Intense célèbre une féminité qui n’exclut ni fragilité, ni impétuosité. C’est une femme frémissante mais drôle, déterminée, à l’aise avec ses contradictions, qu’on surprend au débouché.

    La collection Gucci Flora célèbre la féminité au travers de la réinterprétation libre et joyeuse de fleurs iconiques. L’orchidée, le jasmin, le magnolia s’émancipent du carcan dans lequel on les enferme trop souvent depuis la naissance de la parfumerie moderne, comme ici le gardénia, revu et retravaillé dans cette version Intense de Gorgeous Gardenia avec une note boisée qui intensifie le plaisir immédiat ressenti au porté, créant ainsi un effet quelque peu troublant qui vient renforcer le paradoxe que représente le gardénia en parfumerie.

    Le gardénia est, en effet, l’un des plus beaux paradoxes offerts par la nature aux parfumeurs. Cette magnifique fleur dont le parfum s’exprime au mieux la nuit ne livre pourtant pas le même discours selon qu’elle s’offre, verte, fraîche, énergisante, au petit matin ou capiteuse dans la volupté nocturne.

    Nombre de personnes ont encore en mémoire des créations autour de gardénias ronds, voluptueux, avec un côté femme fatale qui pouvait impressionner plus d’un nez passant à côté, tel Gardénia Passion, chez Goutal. La réalité de la fleur sentie sur son buisson est plus proche d’une forme émouvante de fragilité, avec des notes légères, rappelant quelque peu le champignon et la feuille verte coupée.

    Fleur fatale ou farouche amoureuse ? Si la fleur de gardénia symbolise justement, dans le langage des fleurs, la timidité, l’amour tendre et inavoué, elle n’est pourtant pas une fleur mièvre de par son parfum. Dans ce nouvel opus de Gucci Flora, le Gorgeous Gardenia devenu intense en cette saison a été travaillé sans parti pris par la parfumeuse Honorine Blanc à qui l’on doit déjà le premier Gorgeous Gardenia pour Gucci. Pourquoi choisir entre les deux facettes de la fleur ?

    La parfumeuse Honorine Blanc

    Elle y est ici tout à l’honneur pour son côté vert, tout en légèreté. Elle se fait juicy, joyful. Gorgeous Gardenia Intense évoque et provoque la joie à même la peau. Le gardénia n’y est pas, au départ, mis en valeur pour son côté sensuel, charnel. Il s’offre une nouvelle jeunesse, inattendue parmi les dernières créations olfactives sur le marché autour de cette majesté florale. Une explosion d’agrumes lui ouvre la route, dont une mandarine italienne un brin piquante d’espièglerie. Le vert du gardénia est renforcé par l’hédione. Peu à peu, le crémeux des pétales vient flirter avec le côté vert, laissant poindre toute la sensualité de la fleur mûre, restant toutefois très jeune, très insouciant.

    Notre avis

    Certains gardénias se portent comme des armures. Gucci Flora Gorgeous Gardenia Intense s’élève, lui, comme une voix nue. 

    Une critique ?

    Un bois de santal peut-être un peu trop discret

    Gucci Flora Gorgeous Gardenia Intense

    Rebellious Joy

    A new olfactory chapter is being written at Gucci in the Gucci Flora collection this summer.

    Live freely, live deliberately. Like its muse Miley Cyrus, the new Gorgeous Gardenia Intense celebrates a femininity that excludes neither fragility nor impetuosity. It is a vibrant yet funny woman, determined and comfortable with her contradictions, who surprises us at every turn.

    The Gucci Flora collection celebrates femininity through a free and joyful reinterpretation of iconic flowers. Orchids, jasmine, and magnolia break free from the constraints that have too often confined them since the birth of modern perfumery, as here with gardenia, revisited and reworked in this Intense version of Gorgeous Gardenia with a woody note that intensifies the immediate pleasure felt when worn, creating a somewhat unsettling effect that reinforces the paradox that gardenia represents in perfumery.

    Gardenia is, in fact, one of the most beautiful paradoxes that nature offers perfumers. This magnificent flower, whose fragrance is best expressed at night, does not convey the same message depending on whether it is green, fresh and energising in the early morning or heady in the voluptuousness of the night.

    Many people still remember creations based on round, voluptuous gardenias with a femme fatale quality that could impress more than one passer-by, such as Gardénia Passion by Goutal. The reality of the flower smelled on its bush is closer to a moving form of fragility, with light notes, somewhat reminiscent of mushrooms and cut green leaves.

    Fatal flower or fierce lover? Although the gardenia flower symbolises shyness and tender, unspoken love in the language of flowers, its fragrance is far from cloying. In this new opus from Gucci Flora, Gorgeous Gardenia, which has become intense this season, has been crafted without bias by perfumer Honorine Blanc, who was already responsible for the first Gorgeous Gardenia for Gucci. Why choose between the two facets of the flower?

    Here, it is celebrated for its green, light-hearted side. It becomes juicy and joyful. Gorgeous Gardenia Intense evokes and provokes joy on the skin. Gardenia is not initially highlighted for its sensual, carnal qualities. It has been given a new lease of life, unexpected among the latest olfactory creations on the market based on this majestic flower. An explosion of citrus fruits opens the way, including a hint of mischievous Italian mandarin. The green notes of gardenia are reinforced by hedione. Gradually, the creaminess of the petals flirts with the green notes, revealing all the sensuality of the ripe flower, while remaining very young and carefree.

    Our opinion

    Some gardenias are like armour. Gucci Flora Gorgeous Gardenia Intense rises like a naked voice.

    Any criticism?

    The sandalwood is perhaps a little too subtle.

  • Elle ne s’arrête jamais de créer, de voyager. Issue d’une formation solide en Personal Care, la parfumeuse Violaine Collas a acquis une technique très sûre que l’on retrouve dans la structure de l’ensemble de ses créations. Nez à la curiosité insatiable, elle a été formée par les plus grands (Pour ne pas les nommer : Bertrand Duchaufour, Maurice Roucel et Dominique Ropion). L’une de ses qualités principales ? Son authenticité.

    Senior perfumer chez Mane après de nombreuses années passées au sein de l’entreprise Symrise, Violaine Collas aime toucher les gens au cœur, travailler sur l’addiction olfactive, la mémoire collective. Elle crée aussi bien pour Margiela que Dolce & Gabbana tout en faisant la part belle à la niche avec des créations détonnantes comme Black Mango pour Born To Stand Out, un des coups de cœur de l’année, ou encore Pas Ce Soir Extrait pour BDK, parfum d’une femme humaine, séduisante et affirmée, et qui ne s’en laisse pas conter… un peu à l’image de notre parfumeuse…

    Chère Violaine,

    Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

    J’ai eu envie de devenir parfumeur très jeune, vers 12 ans. J’étais fascinée par le pouvoir des odeurs, par le fait qu’on pouvait associer un parfum à une personne dès qu’elle entrait dans une pièce, que sentir ce parfum faisait revivre la personne dans n’importe quel autre endroit. Les maisons elles-mêmes avaient une odeur quand j’y pénétrais. On pouvait voyager, voir les gens sans les voir grâce aux parfums, aux odeurs en général.

    Ce pouvoir incroyable me subjugue toujours aujourd’hui.

    J’ai très tôt dit à ma mère “Il y a des gens qui font ton parfum. Je veux être de ces personnes-là”. Elle a compris que je ferai cela et rien d’autre. J’ai eu la chance, par la suite, de rencontrer Bertrand Duchaufour qui m’a permis de mettre un pied chez Florasynth avant même que j’entre à l’ISIPCA.

    J’imagine qu’on peut apprendre beaucoup de choses avec un parfumeur tel que Bertrand Duchaufour…

    Oui. D’autant plus qu’à l’époque, il y avait aussi de grands parfumeurs comme Dominique Ropion et Jean-Louis Sieuzac chez Florasynth. J’y allais tous les mardis soirs pour sentir les matières premières, les décortiquer, les mémoriser. J’étais très assidue : Je n’ai jamais manqué un seul mardi soir. Après avoir réussi le concours de l’ISIPCA, ils m’ont proposé un stage puis m’ont prise en alternance. Dominique est devenu mon mentor sur mes 3 années d’ISIPCA. 

    Je suis partie un an en Allemagne avant de finir mon apprentissage à New-York. La société était devenue Symrise entre-temps. J’ai intégré la division Personal Care à Paris. Cela m’a beaucoup plu : je trouve que c’est très ludique, et cela m’a apporté des atouts techniques importants. 

    Qu’apprend-on en Personal Care ?

    A créer des parfums facilement « lisibles », qui véhiculent un message clair et procurent du plaisir, que le consommateur peut comprendre et s’approprier instinctivement. 

    J’ai l’impression que le consommateur a le choix entre quelque chose de lisible qui le ramène à un souvenir, un confort… ou quelque chose de plus complexe qui raconte une histoire. 

    Le principe chez Maison Margiela, par exemple, c’est d’offrir des parfums qui racontent de façon à la fois sophistiquée et évidente des histoires qui font écho à la mémoire collective. C’est pour moi toujours un atout de choisir des matières premières que le consommateur connaît ou dont l’évocation le fait rêver. Mais la nouveauté ou l’innovation bien expliquées peut aussi intriguer et attirer.

    Revenons à votre parcours. Comment s’est passé votre retour en Fine ?

    Maurice Roucel m’a proposé de venir travailler avec lui en binôme. Je dirais que Dominique Ropion m’a appris la technique et la liberté créative, et que Maurice m’a appris à rester qui j’étais, que cela plaise ou pas aux autres. Cela m’a permis de rester toujours intègre et bien dans ma peau. Puis j’ai rejoint Mane en 2011.

    Pourquoi Mane ?

    J’ai voulu rejoindre Mane car c’est une société française qui produit de belles matières premières naturelles. Je trouve important de défendre le savoir-faire français en parfumerie au cœur d’une société familiale.

    Quelles sont, parmi vos diverses expériences, les plus marquantes ?

    Mes rencontres avec Bertrand, Dominique et Maurice. Ils ont tous trois des caractères différents mais ils sont tous animés par la même passion. Ces rencontres ont été décisives dans ma vie.

    Quels sont vos plus grands défis actuels en tant que parfumeuse ?

    Le défi actuel, c’est le temps. Je trouve que les temps de développement se rallongent de plus en plus. Entre le début d’un projet et la fin, il peut se passer beaucoup de temps. C’est compliqué de se dire parfois “Je travaille sur un projet qui sortira dans 5 ans”. Il faut que la note plaise toujours d’ici là… Et paradoxalement on a de moins en moins de temps au quotidien !

    Vos atouts ?

    Je suis aussi très curieuse : je me nourris beaucoup de voyages, d’art et de cuisine notamment. Et je suis très perfectionniste. très endurante, très pugnace, assez “Pénélope » : s’il faut refaire, je refais. 

    C’est une qualité assez rare…

    Beaucoup de gens pensent que c’est un échec de devoir recommencer. Je ne prends jamais cela comme un échec. Parfois, une note n’aboutit pas tout de suite à une création, mais elle aboutira peut être en la reprenant 10 ans plus tard. Parfois, il faut juste recommencer parce qu’on n’a pas pris le bon angle d’attaque. L’échec, pour moi, serait d’abandonner. 

    Qu’aimez-vous le plus travailler ?

    Ce que j’aime vraiment travailler, c’est l’addiction, comme celle de l’enfant qui sent son doudou. Il ne peut pas se passer de cette odeur qui lui plaît même si elle ne sent pas toujours très bon ! Quand on travaille un parfum, il faut arriver à obtenir cette addiction : celle qui touche le plus profondément. Les addictions évoluent au cours du temps. Après des années à travailler sur des gourmandises et des fruits très sucrés, on va aujourd’hui beaucoup plus sur la naturalité, sur le côté vert d’une fraise, ou d’une framboise quand on la cueille. En parallèle, on travaille également sur de nouvelles gourmandises, très texturées, voire salées.

    Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?

    En ce moment, on me parle beaucoup de Black Mango de Born to Stand Out, Brioche Vanille de Lattafa, et toujours de mes créations pour BDK, Maison Margiela et Dolce&Gabbana.

    Quelle est la création dont vous êtes le plus fière ?

    Black Mango, car il offre un parti-pris fort qui était là dès les premiers essais : un contraste entre une mangue salivante et un oud très animal.

    Pour vous, quels sont les enjeux de la parfumerie de demain ?

    Le marché de la parfumerie est devenu un mélange de global et de local avec des influences croisées, notamment du Moyen Orient. 

    C’est-à-dire ?

    La culture olfactive du Moyen Orient inspire les marques occidentales. Les marques du Moyen-Orient vont s’orienter, elles, vers des choses nouvelles en détournant des codes occidentaux par exemple. L’Asie va demander de travailler des notes qui marchent à la fois pour l’Asie et pour le Moyen-Orient. Les cultures voyagent et se nourrissent mutuellement avec quelques années de décalage. 

    D’où vient ce retard ?

    C’est le temps nécessaire pour que les marchés découvrent et intègrent de nouveaux goûts olfactifs. 

    Peut-on dire qu’il répond à des besoins qu’on avait par exemple en France mais qui n’étaient pas assouvis ?

    Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que les parfums du Moyen-Orient ont ouvert d’autres portes.

    Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité de votre choix, qui serait-elle et pourquoi ?

    J’aurais adoré créer un parfum pour Alexander McQueen. Tout ce qu’il a fait était incroyable. Sa façon de construire et de déconstruire…Il y a quelque chose qui me fascine dans ce qu’il a pu faire. J’aime aussi la façon qu’il avait de dire les choses, d’être politiquement incorrect, de façon très créative. L’homme en lui-même me touchait énormément. 

    Quel parfum lui composeriez-vous ?

    Quelque chose d’assez réconfortant, quelque chose qui lui permettrait de s’aimer lui-même. Je jouerais avec du cuir, des notes qui évoquent le rouge comme des épices… Il faudrait que ce soit quelque chose de complètement déstructuré.

    Si vous deviez créer un parfum à 4 mains avec un autre parfumeur, qui serait-il et pourquoi ?

    Je travaille beaucoup avec Julie Massé. Ensemble, on essaie toujours de donner le meilleur de nous-même en toute simplicité. Julie est une personne toujours joyeuse et c’est très agréable. Nous sommes, de plus, très complémentaires. Nous nous enrichissons l’une l’autre.

    Quels sont vos projets futurs ?

    Mes futurs projets sont toujours de nouveaux voyages !

    Crédits photos

    Portraits 1 &2 : Mathieu Dortomb

    Livre sur Alexander McQueen par Véronique Bergen

    Publié aux éditions EPA

  • Ne parlez pas d’abstraction à Olivier Cresp. L’homme qui a eu le génie de composer Angel pour Thierry Mugler est un des rares parfumeurs à marquer une différence nette entre figuratif et abstraction. Ne lui demandez pas de vous dessiner olfactivement la Joconde. Ni même un certain mouton. Il vous répondra que son interprétation de la Joconde ne sera pas la même que celle de son voisin et que l’abstraction, en parfumerie, ne l’intéresse pas. Il aime que chacun puisse identifier son propos olfactif. D’un panettone à la vanille pour Devotion for Women (Dolce & Gabbana) à la représentation d’une rose magnifique pour Night (Akro), la parfumerie figurative d’Olivier Cresp est toujours accessible.

    Et c’est dans sa propre marque, Akro, que le parfumeur crée de très belles compositions figuratives qui explorent l’univers de nos addictions quotidiennes. L’amour. Le tabac. Le café… Précurseurs en la matière, le duo formé par Olivier Cresp et sa fille ne cesse d’explorer olfactivement plaisirs irrésistibles et sensations fortes.

    De Night à Glow, en passant par Awake ou Bake, best-seller de la marque qui est une véritable addiction au cupcake, ultra-figurative, il existe un point commun à leurs créations : quelque chose qui percute. Une attitude. Un petit je-ne-sais-quoi qui réveille les sens et transporte.

    Le dernier né s’appelle Breathe, comme une bouffée d’air frais, un air si pur qu’il vient, justement, vous percuter de plein fouet dans votre quotidien.

    Dans ce parfum, une attitude. Comme souvent dans les parfums composés par Olivier Cresp. Puis, un voyage. Les mots de Filippo Sorcinelli, à l’occasion de la sortie de l’un de ses parfums (Vento) me sont revenus en tête à la première bouffée de Breathe. Un viaggio che inizia con un respiro. A journey that begins with a breath. A journey called Breathe. Autrement dit, un voyage qui commence par une respiration.

    “Breathe” signifie “respirer”, rappelle le maître parfumeur Olivier Cresp. “C’est le quatorzième parfum d’Akro. C’est un parfum qui est légèrement plus masculin que les précédents.”

    Flannie : Pourquoi Breathe ?

    Olivier Cresp : “Je trouvais qu’il manquait, autant sur le marché que dans la gamme Akro, une note outdoor. Une note indispensable quand on passe ses journées dans une grande ville. On me répétait “Olivier, peux-tu nous faire une note outdoor ? » J’ai donc créé une note très clean, légèrement masculine, évoquant un peu l’après-fitness.

    Imaginez-vous marcher dans la forêt, après la pluie… C’est une note hyper fraîche, hyper vivifiante tout en étant purifiante. On y retrouve de la menthe, de la lavande pour le côté clean. De l’eucalyptus pour la fraîcheur.

    Flannie : Il y a de très belles notes de type “oxygène ». Comment avez-vous travaillé cette fraîcheur ?

    Olivier Cresp : J’ai ajouté de la cascalone, un ingrédient de chez DSM-Firmenich, qui procure un effet de grande cascade. On parle de pluie, d’eau de source. Breathe est une véritable respiration, la grande bouffée d’air pur dont on a besoin. On retrouve également une molécule qui s’appelle la floralozone, fraîche, florale et ozonique, qui donne envie de marcher et de respirer, et même de faire du sport. 

    Et même de faire du sport ?

    Exactement. Breathe peut également évoquer les odeurs d’après douche. C’est un parfum très frais sans pour autant être une Cologne. »

    Notre avis

    Il répond à une addiction dont on parle peu, celle de la nature, du grand air. Très aromatique, Breathe vous donne envie de mettre les voiles, vous envoler loin du bruit, de la fureur urbaine. Une expérience quasi immersive.

  • Aujourd’hui, chers lecteurs, je vous propose de découvrir le parfumeur Fabrice Pellegrin dont les compositions m’émerveillent bien souvent. Dès la première minute d’échange, on sent une générosité indéniable s’échapper de cet homme dont beaucoup connaissent les parfums sans pour autant connaître le nom. « Parfumeur de l’année » 2017 (Cosmétique Mag), Fabrice a travaillé pour les plus belles maisons, les plus grands noms (Yves Saint Laurent, Valentino, Gaultier, Margiela, Armani…). Ceux qui le connaissent bien vous diront qu’il a une sérénité bien à lui, une voix du sud posée, mesurée. Cet homme agréable et accessible prend, pour nous, le temps de partager son art.

    Cher Fabrice,

    Pouvez-vous nous raconter quelque peu votre parcours ?

    Mon métier est une véritable histoire de famille. Je suis né dans les collines autour de Grasse, ma ville natale et celle de mon cœur, et c’est de là que vient ma famille et ma vocation. Mon père était parfumeur, ma grand-mère cueilleuse de fleurs (on surnomme le jasmin « la fleur » à Grasse) et mon grand-père travaillait dans la transformation d’ingrédients naturels pour la parfumerie. J’ai eu la chance d’être baigné depuis mon plus jeune âge dans cet univers merveilleux, au milieu des fleurs, des mouillettes et des échantillons. J’ai fait tout mon apprentissage à Grasse. J’ai appris le métier de parfumeur chez Robertet. Il n’y a pas de meilleure éducation que d’apprendre sur le terrain. Le contact direct avec des professionnels permet de découvrir tous leurs petits secrets que je n’aurais pas connus autrement. J’ai rejoint Firmenich en 2008 où j’occupe le poste de parfumeur principal et directeur de l’innovation et du développement des produits naturels. 

    Quand la parfumerie est-elle devenue une évidence pour vous ?

    Ma passion pour la parfumerie est réellement entrée dans ma vie à l’âge de 15 ans, lors d’un stage d’été, où j’ai découvert la transformation des matières premières et le processus de création d’un parfum – c’était magique. C’est là où ma vocation de parfumeur a pris tout son sens, au cœur des processus de création et des matières premières naturelles. Je me suis rendu compte que j’aimais être proche de ceux qui les cultivent et écouter leurs belles histoires, l’origine de leur magie. J’ai eu l’envie de les vivre au quotidien et d’avoir la chance de pouvoir les sublimer dans mes créations.

    Parmi toutes vos expériences, quelle est, selon vous, la plus marquante ?

    J’aime relever des défis. Travailler sur des notes qui retranscrivent le goût, la texture d’un aliment est une expérience fascinante. Je pense au kiwi qui ne sent pas mais dont on peut réussir à construire l’odeur à partir du goût, ou encore la chantilly qui a une texture intéressante à traduire en note.

    Quels sont vos grands défis actuellement ?

    Continuer d’insuffler une nouvelle vision des parfumeurs à nos clients. Désormais, nous avons plus souvent l’occasion de décrire notre processus créatif, les clients comprennent ainsi mieux nos inspirations artistiques et nous incitent à concevoir des émotions olfactives. Je pense qu’il faut continuer de communiquer ainsi pour créer une véritable relation de confiance et de transparence, c’est ainsi que les plus belles créations voient le jour.

    Vos atouts ?

    Chez dsm-Firmenich, je suis à la fois parfumeur et directeur de l’innovation pour les produits naturels, et mon travail, avec les équipes à Grasse, consiste à faire raconter de nouvelles histoires aux plantes à parfum. Il est intéressant de découvrir de nouvelles huiles essentielles et absolues pour enrichir la palette du parfumeur et créer de nouveaux parfums. Cependant, l’innovation implique également de nouveaux procédés d’extraction qui révèlent les facettes cachées d’ingrédients bien connus, tels que la lavande ou le jasmin : extraction par fluide supercritique (SFE), co-distillation ou même extraction électromagnétique que nous appelons Firgood®. Grâce à cette technologie propre et sans solvant, nous pouvons désormais extraire des fruits, des légumes et des fleurs traditionnellement « silencieuses ». Cette partie de mon travail, au contact des cultivateurs et de la terre, m’inspire énormément pour mes créations. Mon travail de parfumeur consiste à mettre constamment en valeur le meilleur que la nature a à offrir dans un parfum.

    Parmi toutes vos créations, quelles sont les plus populaires ?

    Je pense à mes créations pour la maison Diptyque comme Do Son, Eau de Rose, ou encore L’Eau Papier. Dans ce dernier, j’ai travaillé sur l’odeur abstraite de l’encre au contact du papier. Il y a également Wanted d’Azzaro qui met en avant la cardamome, une épice fascinante. Bien sûr, Scandal de Jean-Paul Gaultier, un féminin opulent autour des fleurs blanches miellées, et enfin Fame avec cette note d’encens crémeux entouré de jasmin. Ces parfums sont de véritables partis pris olfactifs, particulièrement appréciés des consommateurs pour leur signature singulière.

    Quelles sont celles dont vous êtes le plus fier ?

    C’est difficile pour moi de choisir l’une d’entre elles. Dans chacune de mes créations, je mets une partie de moi et de la passion pour façonner une signature aboutie. 

    Quelle est celle qui vous a donné le plus de fil à retordre ?

    Je ne parlerai pas de fil à retordre mais plutôt de gestion du temps. Le temps est une dimension très importante dans la création, et on n’en a jamais assez pour travailler. 

    Quelle est votre matière préférée ? Et pourquoi ?

    Le patchouli est une matière première qui a été pour moi comme un choc olfactif. Il m’a donné accès à la séduction. Il m’arrive de le porter en pur. Si facetté, mystérieux, envoûtant, il est un parfum à lui tout seul.  J’affectionne aussi la tubéreuse. Elle est majestueuse, longiligne et j’aime le contraste entre ses petites fleurs blanches délicates et son pouvoir de diffusion phénoménal et narcotique.
    Et enfin, il y a l’Ambrox, une molécule issue des biotech, et comme le patchouli, il est complexe, difficile à qualifier entre muscs, bois et ambre gris. C’est un véritable parfum de peau, sensuel, addictif, avec du parti pris. 

    Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité (personnalité ou personnage, réel ou fictif…) de votre choix, qui choisiriez-vous et pourquoi ?

    Je me projette plus dans un lieu que sur une personnalité. J’aimerais m’immerger dans la bibliothèque du Vatican afin d’en percer ses secrets, d’apprécier sa richesse et à partir de là créer l’odeur de ce lieu mystérieux. 

    Quel parfum lui composeriez-vous ?

    Je vous laisse deviner.

    Si vous deviez créer un parfum à 4 mains, quel autre parfumeur choisiriez-vous et pourquoi ?

    J’ai la chance de partager avec mes deux fils ma passion pour le parfum. Travailler avec eux est une évidence, une histoire de transmission. Je leur apporte le savoir et eux m’apportent la fougue. 

    Quels sont, selon vous, les grands enjeux de demain dans l’univers de la parfumerie ?
    La nouvelle génération ne cesse de me surprendre, car leur curiosité les pousse à découvrir et à essayer constamment les derniers parfums sur le marché. Ils aiment explorer de nouveaux horizons olfactifs et sont à la recherche de signatures toujours plus distinctives et puissantes. En tant que parfumeur, il faut relever ce défi de séduire cette génération aux multiples facettes. Il faudra donc réussir à s’adapter en permanence à leurs envies en proposant des parfums toujours plus innovants et originaux. Et bien sûr, créer des parfums toujours plus respectueux de la planète avec de beaux ingrédients naturels sourcés de manière durable, qui ont un réel impact olfactif dans les compositions, au-delà des revendications marketing.

    A découvrir absolument parmi les dernières créations de Fabrice :

    Sogno in Rosso pour Valentino

    The Dandy pour Penhaligon’s

    Et, bien sûr, Patchouli Mania pour Essential Parfums

    Crédit photos portraits : Dsm-Firmenich

  • D’une rencontre autour du cacao à un questionnement sur le digital et la parfumerie, Marie Hugentobler a cette faculté d’être là où on ne l’attend pas. Cette parfumeuse attirée par les voyages et les différentes cultures du monde a signé ces dernières années quelques beaux parfums pour Atelier Materi dont l’incroyable Cacao Porcelana (une merveille dont on vous parlera très bientôt). Entretien avec une femme de talent

    Chère Marie,

    Pouvez-vous nous conter votre parcours ? Comment êtes-vous devenue parfumeuse ?

    Vers l’âge de 17 ans, je me suis levée un matin en me disant “C’est ce métier que je veux faire”. Suite à cela, je me suis renseignée sur les études à faire – fac de chimie, concours de l’ISIPCA. J’ai ainsi mis un pied dans le parfum.

    Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce métier ? 

    Ce que j’aime à travers ce métier, c’est le contact avec la matière, la possibilité d’expérimenter autour des matières, de leurs associations, d’arriver à une signature qui va plaire au client, au consommateur. Le contact avec le parfum est dingue. On va chercher quelque chose chez les gens qui n’est pas forcément très rationnel. C’est vraiment joli.

    Après l’ISIPCA, je suis partie travailler en Angleterre pour un groupe indien. J’ai appris énormément de choses. Culturellement, c’était magnifique. J’ai passé 4 années avec eux. Ensuite, j’ai rejoint Cosmo Fragrances qui était basée aux USA. J’ai rejoint leur premier site en Europe. J’ai travaillé 13 ans pour eux avant de rejoindre Firmenich, aujourd’hui dsm-firmenich. Je travaille depuis 4 ans pour dsm-Firmenich et, plus précisément maintenant, pour Scentmate, une initiative de dsm-firmenich, sur un projet passionnant : comment utiliser le pouvoir du digital pour soutenir le travail sur les briefs, le travail avec les clients, les parfums…? C’est une réflexion autour du fait que la révolution digitale arrive dans tous les domaines. Comment peut-elle se mettre au service de notre métier ? 

    Parmi ces expériences, laquelle est, pour vous, la plus marquante ?

    Mon aventure actuelle chez Scentmate by dsm-firmenich. Travailler main dans la main avec des gens ayant un parcours très digital, comprendre ce qu’est la philosophie dans la création du parcours client, par exemple. L’essence même de cet échange est de garder la parfumerie comme colonne vertébrale tout en imaginant une forme de transformation digitale. J’apprends énormément de choses, à la fois sur un monde que je ne connaissais pas (le digital), à la fois sur la parfumerie elle-même. Cela m’amène à un travail d’introspection sur mon métier que je trouve intéressant. 

    Quels sont vos défis actuels en tant que parfumeuse ?

    En termes de formulation, le grand défi, pour les parfumeurs aujourd’hui, est de faire évoluer la manière de formuler pour aller dans le sens d’une parfumerie plus consciente et respectueuse. Il y a déjà eu une grande évolution ces 5 dernières années mais cela reste un défi pour notre industrie. Cela nécessite, pour nous, parfumeurs, de réinventer notre façon de formuler. Le monde change, nous devons changer avec.

    Quand j’ai commencé ma carrière, au début des années 2000, est apparue la liste des 26 allergènes. Tout le monde criait à la mort de la parfumerie. Finalement, il y a eu une forme de résilience et une exploration nouvelle. Ce genre de défi est un grand moteur d’évolution. On arrive dans une autre dimension qui est vraiment la partie “Conscious Perfumery”. 

    Quels sont vos atouts face à cela ?

    Je suis quelqu’un qui adore apprendre et je suis très en ligne avec certaines traditions asiatiques qui rappellent que la seule constante, c’est le changement. Je pense qu’il est normal que nous ayons à faire face à ces défis. Nous faisions jusqu’ici d’une certaine manière. Il faut savoir maintenant se réinventer. 

    Pouvez-vous nous parler un peu de votre actualité olfactive ?

    Actuellement, je travaille sur des choses très variées pour différents marchés. J’ai un peu l’impression d’être face à un kaléidoscope. 

    Quels sont, parmi vos créations, les plus populaires ?

    Les parfums pour Atelier Materi. J’ai aussi travaillé récemment pour un influenceur allemand, Twenty4Tim, et le parfum créé s’est retrouvé 3 fois en rupture de stock en Allemagne.

    Quelle est la création dont vous êtes le plus fière ?

    Il n’y en a pas une en particulier. Tous les projets ne se ressemblent pas. Parfois, certains sont plus des aventures humaines que d’autres. On s’adapte beaucoup. J’aurais vraiment du mal à faire ressortir une création plutôt qu’une autre. Ma collaboration avec Atelier Materi me tient cependant particulièrement à cœur. J’aime beaucoup la personne qu’est Véronique Le Bihan, la fondatrice de la maison.

    Quels sont, pour vous, les enjeux de la parfumerie de demain ?

    La sustainability, sans hésitation. C’est un véritable enjeu. Nous sommes des acteurs importants sur cette question. Nous pouvons prendre le lead. Il est important que nous n’attendions pas que des normes arrivent. Il nous faut embrasser cette nécessité et aller de l’avant sur ce point.

    Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité de votre choix, qui serait-elle ?

    J’aimerais créer un parfum pour l’héroïne de Margaux Motin. Je pense à elle car j’adore son trait et son personnage est très attachant.

    Quel parfum feriez-vous pour ce personnage ?

    Elle a à la fois un côté très rêveur et elle dit aussi “je suis trop nombreuse pour qu’on me mette dans une case, dans une boîte”. Je pense que je créerais un parfum avec des associations un peu surprenantes. Je travaillerais peut-être une fleur d’oranger musquée à laquelle on vient ajouter des épices un peu pétillantes. Retrouver un caractère enfant mais aussi un caractère très femme. Je travaillerais un parfum dans le contraste. 

    Si vous pouviez créer un parfum à 4 mains avec un autre parfumeur, qui choisiriez-vous ?

    J’ai l’embarras du choix. Pour moi, c’est vraiment un métier de partage. On met souvent en avant le fait que les parfumeurs sont en concurrence. C’est effectivement une industrie qui est très dure à ce niveau mais je trouve que la collaboration transcende cela. Je vais proposer un parfum à 6 mains. J’ai énormément d’admiration pour le travail d’Alberto Morillas. Je trouve que c’est quelqu’un de super et j’aime aussi la partie transmission. Je choisirais donc, comme autre paire de mains, quelqu’un de la nouvelle génération, Coralie Spicher.

    Quels sont vos projets futurs ?

    J’aime me laisser surprendre par les opportunités qui se présentent. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas de souhaits, de volontés, mais, parfois, ce que l’avenir nous réserve est beaucoup plus beau, beaucoup plus puissant que ce nous pouvons nous projeter.

  • Il a un nom à manier l’épée ou la plume mais c’est sur des touches qu’il botte les nez. Julien Rasquinet est un des parfumeurs les plus talentueux de sa génération. On lui doit The Moon pour Frédéric Malle, Bois d’Ascèse pour Naomi Goodsir ou encore Ambre Safrano pour BDK. Sa justesse de ton olfactive et son audace ne passent pas inaperçus. Après avoir été parfumeur pour Creed, spécialiste des parfums moyen-orientaux et créateur inlassable de nombre de fragrances, Julien Rasquinet a rejoint il y a près d’un an la société CPL Aromas. D’une conversation sur le safran pour un prochain article à son interview portrait, il n’y a eu qu’un pas, franchi avec beaucoup de générosité.

    Un grand merci pour cet entretien !

    Cher Julien,

    Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

    Je n’étais pas destiné au métier de parfumeur. Je ne savais même pas que ce métier existait. En revanche, je suis tombé amoureux des odeurs quand j’étais enfant et plus particulièrement du parfum quand j’étais adolescent. Avec mes moyens de l’époque, j’avais 3-4 parfums qui me suivaient tout le temps et qui sont devenus comme une extension de moi-même. Je me sentais déshabillé quand je ne les portais pas pour sortir. J’étais vraiment amoureux du parfum mais je me projetais assez peu, je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie. J’ai étudié dans une école de commerce comme mes frères aînés puis j’ai fait un stage de fin d’études chez Firmenich, au marketing, à New York. C’est ainsi que j’ai découvert le métier de parfumeur. Je suis revenu en France avec la conviction que j’allais rester dans cette industrie. En revanche, comme je n’avais fait ni chimie ni école de parfumerie, je pensais que c’était foutu pour moi. 

    Que s’est-il passé alors ?

    J’ai eu de la chance car mon père est tombé sur Pierre Bourdon par hasard dans un aéroport. Le soir, il est rentré et m’a donné sa carte de visite. Je l’ai appelé le lendemain. Nous nous sommes vus ensuite assez régulièrement pendant un an. Un jour, il m’a dit “je prends ma retraite dans 3 ans et j’aimerais que tu sois mon dernier élève parfumeur.” J’ai passé 3 années avec lui à apprendre le métier. Savez-vous comment se passe la formation ?

    Racontez-nous…

    Pendant un an, on sent les matières premières, on essaie de les exploser en facettes, il faut retenir des noms barbares et leur odeur. Pendant les deux années qui suivent, on fait des contretypes : d’abord des contretypes de base puis des contretypes de parfums qui ont jalonné l’histoire de la parfumerie.

    Une fois ma formation terminée, j’ai été parfumeur indépendant pendant 5 ans, ce qui était très visionnaire pour l’époque. J’étais en même temps le parfumeur de Creed. Quand j’ai sorti Royal Oud pour Creed, j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la parfumerie arabe. Je suis allé visiter Dubaï et j’ai eu envie de passer quelques années de ma carrière à me consacrer à cette parfumerie. IFF, qui ouvrait un centre créatif à Dubaï, m’a demandé de les rejoindre. J’ai passé 5 ans à Dubaï puis je suis revenu passer 5 ans à Paris. Il y a à peu près un an, j’ai été contacté par Chris Pickthall, le propriétaire de CPL Aromas, une société familiale de 700 collaborateurs. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de génial à faire en France et je travaille maintenant avec CPL Aromas.

    Parmi toutes ces expériences, laquelle a été la plus marquante ?

    C’est très compliqué car elles l’ont toutes été, très différemment. Il y a un lien entre toutes ces expériences et ce que j’ai recherché chez CPL.

    Quel est-il ?

    C’est l’idée de créer un projet, de me mettre en danger et de faire en sorte que cela marche. 

    Quels sont vos grands défis actuels en tant que parfumeur ?

    L’un de mes défis actuels est de participer au développement de CPL Aromas. Comme j’ai un rôle plus central chez CPL que je n’avais auparavant chez IFF, j’ai aussi le défi de faire grandir les équipes et les parfumeurs plus jeunes qui travaillent avec moi. 

    Quels sont vos atouts ?

    Aujourd’hui, je travaille dans une société familiale. Le sentiment que j’ai le matin quand je vais travailler n’est pas du tout le même. Il y a une concurrence entre parfumeurs, comme partout, mais comme nous sommes dans une petite société, cette concurrence est très saine. Si je perds un projet mais qu’il est gagné par le parfumeur du bureau d’à côté, je serais content pour l’autre parfumeur. Je ne vais pas vous cacher que je suis hyper compétitif mais on m’a appris à perdre aussi. 

    Ce n’est pas quelque chose qu’on apprend facilement…

    En effet. Dans notre métier, il vaut mieux l’apprendre. Pierre Bourdon disait toujours “nous sommes payés pour perdre.” Nous travaillons sur de nombreux projets. Pour chacun, il peut y avoir 3 ou 4 maisons en compétition. Dans chaque maison, il y a entre 5 et 15 parfumeurs sur le projet. Statistiquement, nos chances de gagner ne sont jamais énormes. 

    Pouvez-vous nous parler un peu de votre actualité olfactive ?

    J’ai recommencé il y a 2 mois. J’ai eu de très beaux wins au Moyen-Orient sur des marques dont nous parlerons plus tard. Même chose dans la niche. 

    Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?

    Je pense que ce sont The Moon de Frédéric Malle, Royal Oud de Creed et Enclave d’Amouage. 

    Quelles sont les créations dont vous êtes le plus fier ?

    Ce sont à peu près les mêmes. Et j’ajouterai Tabac Rose et Ambre Safrano pour BDK et Bois d’Ascèse et Cuir Velours pour Naomi Goodsir.

    Quelle est la création qui vous a donné le plus de fil à retordre ?

    Il n’y en a pas une en particulier. Je pense que Frédéric Malle et Olivier Creed sont les meilleurs évaluateurs que je connaisse sur le marché et sont en même temps les gens les plus durs. Durs dans le bon sens. Ce sont des gens avec qui j’ai apprécié travailler, avec qui j’ai l’impression d’avoir énormément appris. Ce sont deux personnes qui vous poussent vraiment dans vos retranchements.

    Pour vous, quels sont les enjeux de la parfumerie de demain ?

    C’est de continuer à faire des notes intéressantes, de ne pas tomber dans des parfums trop consensuels car sur-testés. Il faut remettre l’intuition au centre de la création du parfum, et non plus l’apparente rationalité des résultats de tests.

    Il va aussi y avoir des enjeux réglementaires autour de 85 ou 87 allergènes. J’ai encore du mal à évaluer les impacts exacts que cela va avoir sur la création mais c’est quelque chose qui paraît assez redoutable. Il va falloir qu’on se réinvente, qu’on réadapte notre manière de travailler. Peut-être que c’est une bonne chose. Peut-être que nous allons repartir en création à partir d’une page blanche mais je ne suis pas persuadé que c’est une bonne nouvelle non plus.

    Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité de votre choix, qui serait cette personnalité ?

    Assez régulièrement, des gens me demandent de leur faire des parfums sur-mesure. Je leur explique que c’est très compliqué. Je suis plus inspiré par une belle histoire. Les gens vont m’inspirer si je leur parle, si je les connais. Les gens qui me donnent envie de faire des parfums sont des Frédéric Malle, des David Benedek, des Renaud Salmon, des Olivier Creed. 

    Si vous pouviez créer un parfum à 4 mains avec un autre parfumeur, qui serait-il ?

    J’aurais adoré créer avec Pierre Bourdon. Pierre est parti à la retraite trop tôt. Je ne l’ai connu que pendant ma formation. J’ai toujours regretté de ne pas avoir créé avec lui. Quand j’étais indépendant, il me conseillait sur mes formulations mais je n’ai jamais réellement créé avec lui.

    Quels sont vos projets futurs ?

    Continuer à m’amuser dans la création. C’est assez simple comme projet. La raison pour laquelle j’ai choisi de rejoindre une société familiale est que j’avais peur d’oublier de m’amuser. C’est mon moteur. On est là pour le business mais on est là aussi pour s’amuser. 

    Portraits : Romain de Sigalas

  • Le dernier parfum de Filippo Sorcinelli n’a plus rien d’une caresse. Son auteur nous parle de peur, une émotion rarement mise en avant en parfumerie. 

    Depuis 2014, l’artiste explore les différentes facettes de l’âme humaine dans une collection de parfums à nulle autre pareille. Éloge de la solitude, brouillard, lenteur… L’homme nous emmène dans un voyage à travers la spiritualité à la recherche de la beauté.

    Où se trouve la beauté dans la peur ? Dans ce qu’elle nous permet peut-être de révéler de nous une fois domptée ? Né il giorno né il ora (ni le jour ni l’heure), le dernier extrait de parfum de sa collection, tire son nom d’un passage de l’évangile selon Matthieu, la parabole des dix vierges. 

    “Confronte ta peur”, murmure le créateur, “ressens ses émotions conflictuelles, accepte de ne pouvoir tout contrôler”. Le parfum se veut porter l’idée de la destruction avant de mener à l’introspection, si chère à son créateur. 

    Les notes de tête le rendent toutefois irrésistible. Bois de santal, fève tonka, ambre et musc attirent, séduisent, avant d’entrer dans le vif du sujet, avec une note marine que le parfumeur maîtrise depuis des années, la destruction des codes, la levée des barrières. Si, dans certaines de ces compositions (Spessa, notamment), cette note marine enivre et donne des envies de liberté, ici, elle vous laisse livrer à vous-même entre jasmin, rose et iris qui ne se font pas tendres et séduisants mais inquiétants. Jamais je n’aurais cru encore qu’un tel bouquet puisse mener à quelque inconfort mais le fond (citron, bergamote, cardamome, galbanum, cèdre et muguet), doublé de cette note marine persistante, les transportent dans un jardin en noir et blanc, décor de quelque film angoissant.  

    UNUM s’enrichit d’un douzième parfum qui dévoile de plus en plus la maîtrise de Filippo Sorcinelli. S’il a su marquer les esprits dès ses débuts, en 2014, par des créations ramenant le parfum à ses premières fonctions sacrées, il propose aujourd’hui des créations plus intimes, plus nuancées. 

    Sorti de son contexte, Né il giorno né il ora est un parfum élégant, d’une belle sophistication. Pousserais-je l’imagination que je le verrais porter par un homme aux goûts sûrs, empreint de confiance en lui, qui fait fi des conventions. 

  • Demandez à des gens qui n’ont jamais étudié les parfums ce que représente Siesta, le dernier parfum de Ramon Monegal. Certains vous diront que c’est un “parfum d’après-midi”, d’autres, qu’il oscille entre un côté solaire, chaud, méditerranéen et une facette plus sombre amenée par du bois, du cuir qui invite à se relaxer au coin du feu. Ces gens auront tout compris au dessein du parfumeur qui signe là un bel éloge à la sieste.

    “Les signes du sommeil arrivent avec les effluves du citron et du miel dans un lit de bois de cèdre. Jasmin et vétiver nous endorment avec la berceuse chantée par l’iris. Nous nous réveillons revitalisés par la vigueur du cuir et l’énergie des épices.”

    Mais qu’est-ce que la sieste pour un artiste tel que lui, issu de la plus grande famille de parfumeurs d’Espagne ?

    « Le farniente atteint son paroxysme avec cette icône que nous appelons SIESTA. Un luxe méditerranéen synonyme de liberté. On rêve, on réfléchit, on se repose ou on recherche le plaisir. Il n’y a pas d’horaire, il n’y a pas de protocole, la seule règle à ne jamais enfreindre est : Ne pas déranger. « 

    Profitez d’un instant de pause pour découvrir notre interview du parfumeur, en anglais.

    Dear Ramon,

    Siesta is a beauty. I called it a ‘time stopper’ because it halts you when you smell it. It’s a very comforting and soothing fragrance. It makes you want to snuggle between satin and velvet and forget the frantic pace of work.

    Why did you choose to create such a fragrance? How did the idea for Siesta come to you?

    I wanted to reclaim, interpret, and explain the olfactory experience of a siesta. The siesta was invented in the Roman Empire; the name comes from Latin « sexta, » which was the sixth hour of the workday and the moment of rest (‘reset’) to gather energy for the second part of the day. It’s a Roman invention, not Spanish or Mexican, and it was intended for hardworking people, not for lazy ones as many people believe. It’s just a moment of disconnection, just long enough to enter the dream metaverse, escape, and reset. I felt the need to invent a new scent that would make me feel well-being and renewed spirits.

    Lemon, honey, and cedarwood are like treats for the nose, perfect for facing winter. Interesting top notes. Where did you draw inspiration for them?

    For their values! Lemon represents energy and vitality. Honey signifies sweetness and happiness, both essential for well-being. And cedarwood embodies strength and resilience, always good for facing any circumstance or attitude.

    Can you tell us how you created Siesta?

    I imagined a script based on the pleasure of aesthetics, good proportions, the constant renewal of nature, and the sensuality you can capture in the world of dreams. Based on the script, I chose different ingredients for their values and combined them to define the olfactory Image of renewal.

    Who is Ramon Monegal in your own words?

    I’m a perfumer by trade, an olfactory communicator, and a perfume guardian by my grandfather’s request. I belong to the fourth generation of perfumers in the Monegal family. I trained in Geneva, Grasse, Paris, and Barcelona under the guidance and noses of great perfumery masters like Jordi Pey, Carles, Bourdon, and Gavarry. Of Mediterranean origin, I’m a naturalist, independent, free, artisan, a storyteller of olfactory tales, a defender of olfactory image, and the language of perfume. I have three children, Oscar, Laura, and Hector, whom I’ve trained to continue the Monegal legacy, my primary goal. My showroom is in Barcelona, my hometown. My raison d’être and my difference lie in uniting the Arab perfumery culture, present in Spain for over seven centuries, with the Western Mediterranean perfumery culture.

    You come from Spain’s most important perfumery family. How do you manage to find a balance between tradition and modernity?

    I believe tradition, rooted in culture, experience, and nature, provides a strong and reliable foundation for composition. But in my time, during my evolution, and in my way of composing and understanding perfume, I’ve continually introduced modern molecular and structural elements to balance and adapt my olfactory images and perfume language to today’s attitudes.

    Do you remember the day you decided to become a perfumer?

    It was a summer day in 1971 when I had to choose between continuing my studies in architecture at university or dedicating all my time to the family perfumery trade.

    What other career would you have liked to pursue if you weren’t a perfumer?

    Without a doubt, I would have completed my architecture degree.

    What was the first scent you fell in love with?

    The scent of the sea! From as far back as I can remember. It’s an unforgettable fragrance of good times, experiences, and emotions.

    And what was the first fragrance you fell in love with?

    It was in 1971 (I was 20 and in perfumery training), and I was captivated by Chanel 19 by Henri Robert. I also liked the sillage of the original Shalimar extract by Jacques Guerlain.

    And the most recent one?

    The Golden Age of Perfumery ended many decades ago. Industry, marketing, and design put an end to the art. Modern perfumery is predictable, unoriginal, and very accessory-oriented. It’s effective but lacks that personality and freedom that used to enamor you.

    This summer, I spoke with a French perfume editor who explained that new generations were very interested in vintage perfumes. Therefore, they are reviving great classics of French perfumery. How do you see the Spanish market and the new generations in this regard? »

    Good classic or vintage perfumes (more glamorous) have always been and will continue to be a great source of inspiration for perfumers. The Spanish clientele of the new generation is ready and eager to be surprised with new proposals, with different paths from the monotonous trends, and it’s clear that the classics themselves (unfortunately distorted by IFRA) or rather their reinterpretations are a good response to their interests.

  • Lâcher prise, arrêter le temps… Et si les parfumeurs nous réapprenaient à vivre au rythme de leurs créations ? Filippo Sorcinelli, couturier du pape et créateur de la marque de parfums UNUM, nous questionne dans chacun de ces parfums. Son avant-dernier né, Lentezza Carezza, est une ode à la lenteur. Certains sentiront des notes de cuir, de poivre poindre sous une fraîcheur irrésistible teintée de bergamote et d’orange. D’autres retrouveront la myrrhe, une matière phare chez Unum, avec des accents ensoleillés sur un fond de vanille. Un jus d’été qui est à l’image de son créateur : spirituel, cérébral, attachant. 

    Notes de tête : figue de Barbarie, bergamote, myrrhe, orange

    Notes de coeur : accord vert, cyclamen, jasmin et cèdre

    Notes de fond : vanille, fève de tonka, bois de santal, musc, benjoin

    A porter en ce début d’automne pour faire fi de la grisaille.

    Retrouvez notre entretien avec Filippo Sorcinelli, en anglais.

    Dear Filippo, 

    There is much light in this perfume, and a slight breeze too. For me, it is an invitation to “lâcher-prise”. What was your inspiration?

    There is an absolute need to stop and recognize value in slowness. Slowness embraces you and underlines things, pushes you to look at the true resource in meditation. The expectation of things, the matter of the soul, is obtained only and only through a movement more tending towards silence; and the caress comes like a warm wind that smells of solitude.

    Vanilla, Tonka Bean, Green notes, Orange… It is light, perfect for a hot summer, yet we would be wrong to consider that it is a simple fragrance, a summer juice. There is some mystery, too, in this perfume. And a sacred spirit hidden behind the fresh notes. 

    It’s true, the release in the summer can lead to a commercial deception, forgetting the poetics. Yet this essence speaks of paths of feelings that do not cross but that touch each other despite not knowing each other, it speaks of sought-after solitudes and solitudes that arrive suddenly. These are precious moments that should be explored in depth, because only through this passage can dormant and hidden voices be heard.

    Shall we talk about the part of mystery that all your fragrances convey?

    Honestly, I would prefer to call them sacred, imbued with spirit. The Mystery for me is Faith, and Faith – as the word itself says – is trust that makes me look beyond and above all above. The Spirit is as if it were our nucleus: it is often forgotten or even canceled by our frenetic races without a precise destination. Here the perfume can then remind us of its presence by stimulating our moods, also necessary tools to describe ourselves as authentic, unique and above all alive.

    Is it a part of you?

    Nothing I have created can be said to be far from me and my identity: it is like a story of an internal journey that pushes its energy outwards through the scars of my life.

    What does the sacred spirit in Lentezza Carezza want to tell us?

    As mentioned above, it wants to tell us: stop, listen with silence to what you are, find yourself. Only in this way will you be able to listen to those you don’t see.

    Incense, myrrh are important notes for you. What do they symbolize?

    They are essential elements of most of my olfactory creations but also foundations of my Catholic Faith. They are biblical ingredients that in history tell the story of the path of God and of man’s prayer.

    If Lentezza Carezza was to be worn by a famous character (real or fictional… for example, a writer, an actress…), who would he/she be? Why?

    I would like Penelope Cruz to listen to it so she can tell me about her experience in the film Volver.

    Is there a new fragrance coming in October?

    The new fragrance from the UNUM collection that has just been released is called « neither day nor time »; it too starts poetically from the Gospel to actually describe a rich and very hidden state of mind: fear.

    This important aspect common to each of us, in its multi-faceted nature, has a profound erotic evolution. Fear, in its deaf movement, pushes man to carry out inexplicable actions, to the limit and totally outside of everyday life. Fear is also a necessary tool to make us truly understand who we are and how far we can go.