Flannie

Le théorème de l'escarpin

Catégorie : mode

  • La rentrée approche à grands pas et avec elle les premiers frimas dus aux diktats de l’automne. Et si, avant de s’offrir une petite laine, on investissait dans une veste de papier ?

    Depuis longtemps, les créatifs se penchent sur la place du papier dans notre intime. Vêtements, parfums… D’où provient ce sentiment de réconfort que nous procure le papier ? 

    Se peut-il couvrir le corps, accompagner le mouvement, renaître vêtement ? Ou imprégner une peau de son parfum, tel Paper Passion, collaboration dont on a peu parlé entre Steidl, Wallpaper, Karl Lagerfeld et Geza Schoen, un parfum caché entre les pages d’un livre, pour les amoureux du papier fraîchement imprimé.

    Écrire une histoire sans encre en suivant les courbes d’un corps… 

    Une enjambée pressée est-elle possible en utilisant le papier comme vêtement ?

    Peut-il couvrir ce qu’on ne veut montrer, du vent protéger une peau, de la pluie se moquer ?

    Le directeur créatif de la maison Issey Miyake, Satoshi Kondo, a poussé le travail sur la nature poétique et primitive du papier afin de repenser une collection où grâce et fonctionnalité se retrouvent dans une série de tissus kamiko, inspirés du washi, un papier japonais ancestral. 

    La performance narrative de cette collection printemps-été est telle que les garde-robes des dieux vont bientôt être faites de papier elles aussi. Du papier fabriqué par l’homme, avec des textures divines que seuls les hommes peuvent imaginer. Car rien de plus divin qu’un être humain qui perpétue les traditions les plus anciennes pour en nourrir le quotidien avec noblesse et un regard neuf.

    Cette collection de vêtements chez Issey Miyake fait fi des à priori sur cette matière peu commune en mettant en valeur sa capacité à  accompagner le mouvement. Délicat, suivant chaque déplacement, le washi reflète la lumière tout en l’absorbant. Et se prouve, au travers du travail habile des équipes Miyake, être aussi vecteur d’élégance et de force. 

    Parmi les pièces remarquées et appréciées, FOLD TO FORM est une série de pantalons, robes de villes et chemisiers en trois dimensions, mêlant fils de washi et fils de soie tout en s’inspirant de l’art de l’origami. De l’art à porter, empreint d’une poésie moderne.

    Un trench qui ferait pâlir de jalousie nos amis britanniques vient confirmer le propos dans la série tissée EASE AND EASED. Un fil de chanvre est utilisé pour la chaîne, tandis qu’un fil de mohair et de laine mélangés est utilisé pour la trame. Le tissu, joliment texturé, se drape et s’adapte aux formes du corps d’une manière aussi éthérée qu’organique.

    Cette série de pièces en kamiko est composée à 100% de fines fibres de chanvre, perpétuant la pratique de cet artisanat présent au Japon depuis plus de 10 siècles au travers de créations qui viendront enrichir les garde-robes de nouveaux intemporels et de la sensation de ne pas tricher avec la valeur d’un vêtement et de la création même.

    Cet artisanat a été perpétué jusque dans la conception des tabourets utilisés à l’occasion du défilé en septembre dernier. Fabriqués à partir de cylindres de feuilles de papier compressées utilisées lors de la fabrication du plissé d’ISSEY MIYAKE, ils ont été découpés en fonction des besoins des invités.

    Dans l’air aurait pu manquer l’un des plus beaux parfums de Julian Bedel pour Fueguia 1833, Biblioteca de Babel, un parfum en hommage à la nouvelle de Borges du même titre et à l’univers représenté sous la forme d’une bibliothèque géante. Ce boisé épicé aux notes de palo santo et de feuille de tabac aurait habillé le washi et permis à deux cultures de se rencontrer, celle du Japon et celle de l’Amérique Latine, insatiable créatrice elle aussi en matière de mariage entre rituels anciens et modernité renouvelée.

    Et si votre premier achat de l’automne se faisait dans la collection été d’Issey Miyake ?

    A savoir : Une entreprise portugaise travaille depuis 1993 sur la fabrication de papier de coton à partir de vêtements recyclés, perpétuant elle aussi une tradition très ancienne et écologique.

    One material, a different perspective

    Paper and fashion

    We are soon back to work, and with it the first frosts brought on by the dictates of autumn are on our minds. Before treating ourselves to new jumpers, why not invest in a paper jacket?

    For a very long time, creative minds have been exploring trends around paper in our personal lives. Clothing, perfumes… Why do we feel so instantly comfortable with paper? as we write on it, touch it, smell it?

    Can it cover the body, accompany movement, be reborn as clothing? Or imbue the skin with its scent, like Paper Passion, a niche collaboration between Steidl, Wallpaper magazine, Geza Schoen and Karl Lagerfeld. This limited edition hid a bottle of perfume between the pages of a book. Its scent? Freshly printed paper.

    Writing a story without ink, following the curves of a body… Is it possible to take a hurried stride using paper as clothing?

    Can it cover what we don’t want to show, protect our skin from the wind, mock the rain?

    Issey Miyake‘s creative director, Satoshi Kondo, has pushed the boundaries of paper’s poetic and primitive nature to reimagine a collection where grace and functionality come together in a series of kamiko fabrics inspired by washi, an ancient Japanese paper. 

    The narrative performance of this spring-summer collection is such that the wardrobes of the modern gods will soon be made of paper too. Paper made by humans, with divine textures that only humans can imagine. For nothing is more divine than human beings who perpetuate some of the most ancient traditions to nourish everyday life with nobility and a fresh perspective on the future of fashion.

    This clothing collection by Issey Miyake defies preconceptions about this unusual material by highlighting its ability to move with the body. Delicate and responsive to every movement, washi reflects light while absorbing it. Through the skilled work of the Miyake teams, this ancestral paper proves itself to be a vehicle for elegance and strength in modern wardrobes. 

    Among the most notable and appreciated pieces is FOLD TO FORM, a series of three-dimensional trousers, city dresses and blouses, combining washi and silk threads. Inspired by the art of origami, they bring wearable art to efficient clothing imbued with modern poetry.

    A trench coat that would make our British friends green with envy confirms this point in the EASE AND EASED woven series. Hemp yarn is used for the warp, while a

    blend of mohair and wool yarn is used for the weft. The beautifully textured fabric drapes and adapts to the body’s shape in a way that is as ethereal as it is organic.

    This series of kamiko pieces is made from 100% fine hemp fibres, continuing the practice of this craft, which has been present in Japan for over 10 centuries, through creations that will enrich wardrobes with new timeless pieces and the feeling of not compromising on the value of a garment and the creation itself.

    This craftsmanship was carried over into the design of the stools used during the fashion show last September. Made from cylinders of compressed paper sheets used in the manufacture of ISSEY MIYAKE pleats, they were cut to suit the needs of the guests.

    The air could have been filled with one of Julian Bedel’s most beautiful fragrances for Fueguia 1833, Biblioteca de Babel, a perfume paying homage to Borges’ short story of the same name and the universe represented in the form of a giant library.

    This spicy woody fragrance with notes of palo santo and tobacco leaf would have adorned the washi and allowed two cultures to meet, that of Japan and that of Latin America, which is also insatiably creative in terms of combining ancient rituals and renewed modernity.

    How about making your first autumn purchase from Issey Miyake’s summer collection?

    Note (if you are ever interested in great ideas made out of fashion): Since 1993, a Portuguese company has been manufacturing cotton paper from recycled clothing, continuing a very old and environmentally friendly tradition.

  • L’été n’est pas encore fini que je m’interroge déjà sur les collections à venir.

    Face à la montée des extrêmes et des horreurs de ce monde, les prochaines collections vont-elles nourrir une irrépressible envie de légèreté ou cette attraction même paraît-elle insoutenable aux yeux des créateurs ?

    La silhouette sera-t-elle politisée ?

    Les corps seront-ils vecteurs de messages ?

    Combien de pièces iconiques naîtront de cette saison ?

    Si j’étais directrice de collection, j’armerais cette Fashion Week des classiques de chaque maison. 

    Au nom des enfants qui n’ont que la peau sur les os quelque part dans une bande qu’on appelle Gaza, il serait de mauvais ton de faire de la légèreté le maître mot de ces prochaines collections.

    Chez Tom Ford, chez Givenchy, avec l’arrivée de deux créateurs stars (Ackermann et Burton), il est question de rebâtir. Les deux stylistes se sont plongés avant même de prendre leur poste dans les archives des pères fondateurs. L’un pour mieux s’imprégner du passé avant de s’en distancier pour donner un nouveau souffle aux prochaines collections. L’autre a choisi de déconstruire pour mieux reconstruire, allant jusqu’aux archives de 1952, reconnaissant toutefois que la femme moderne ne peut pas se vêtir de pièces de musée. Pour Sarah Burton, “La clé, c’est l’humanité”.

    Comme l’humanité a singulièrement failli ces dernières années, les créateurs seront-ils ceux qui arriveront à la remettre dans le vêtement là où d’autres n’ont pu la remettre dans la société ?

    Réponse entre septembre et octobre.

    The icon of the upcoming collections: humanity?

    Summer isn’t even over yet, and I’m already wondering about the upcoming collections.

    Faced with the rise of extremes and the horrors of this world, will the next collections fuel an irrepressible desire for lightness, or does this attraction seem unbearable to designers?

    Will the silhouette be politicised?

    Will bodies be vehicles for messages?

    How many iconic pieces will emerge from this season?

    If I were a collection director, I would arm this Fashion Weeks with classics from each house. 

    In the name of the children who are nothing but skin and bones somewhere in a strip of land called Gaza, it would be inappropriate to make lightness the watchword of these upcoming collections.

    At Tom Ford and Givenchy, with the arrival of two star designers (Ackermann and Burton), the focus is on rebuilding. Even before taking up their positions, the two designers immersed themselves in the archives of the founding fathers. One did so to better absorb the past before distancing himself from it in order to breathe new life into the upcoming collections. The other chose to deconstruct in order to rebuild, going as far back as the 1952 archives, while recognising that modern women cannot wear museum pieces. For Sarah Burton, ‘The key is humanity’.

    As humanity has singularly failed in recent years, will designers be the ones who manage to put it back into clothing where others have failed to put it back into society?

    The answer will come between September and October.

    Crédit photo Sarah Burton :

    David Burton, parue dans Vogue France, numéro août 2025