
Un plateau, sur une table, attend qu’on lui signifie son utilité du jour. Transportera-t-il quelques tasses dans le patio ? Accueillera-t-il quelques stylos ? Pour l’heure, il se fait discret. Et beau. En chêne massif, huilé à l’huile de lin, il a été réalisé par Benoît, un charpentier couvreur qui s’est mis à façonner des objets dans son atelier en mêlant son amour du produit à son savoir-faire de charpentier.

Une tasse en terracotta émaillée nous fait de l’œil. Elle s’appelle Ristretta et promet de transformer votre instant café en un rituel de dégustation qui ravira tous vos sens. Elle a été réalisée par Magali, ingénieur chimiste de profession qui travaille, à côté, la céramique.
Ces objets, qui suscitent l’émotion et aident à repenser le quotidien, se retrouvent dans la boutique d’Objet Obiectum, Oo, une maison d’édition d’objets d’artisans située à La Rochelle, en Haute-Saône (Franche-Comté – petit village d’une trentaine d’habitants).
Oo a été créé par Pauline Coutagne et François-Xavier Bourgeois, un couple d’architectes engagés, passionnés par l’art, l’architecture, Venise ou encore Sienne. De la création d’un espace à celui d’un objet, il n’y avait, pour eux, qu’un pas qu’ils franchirent il y a quelques années en proposant des collaborations inédites à des artisans de tous horizons. Osier, bois, pierre, verre, céramique… sont parmi les matériaux qu’ils exploitent pour faire rimer utilité et beauté et valoriser les savoir-faire.

Entretien avec Pauline Coutagne
Flannie – Chère Pauline, comment est né Objet Obiectum ? De quelle volonté ? (Quel manque ?)
Pauline Coutagne – Oo est né de plusieurs envies. La première était de pouvoir travailler avec des artisans, que nous côtoyons, en tant qu’architectes, parfois directement sur nos chantiers.. L’idée était donc de créer de petits objets pour échanger, collaborer, faire perdurer les métiers d’arts et manuels, à notre échelle. Le covid a été le déclencheur. Un précédent projet de création de maison textile avait initié le mouvement, mais l’investissement était trop lourd. L’idée était aussi de créer en amont et non en aval du client, comme nous le faisons dans notre métier d’architecte. Nous pouvons ainsi garder l’entière direction artistique, mon mari et moi.
F – Comment choisissez-vous les artisans avec lesquels vous collaborez ?
PC – Nous connaissons certains artisans par nos chantiers : c’est le cas de Corentin Motte, qui travaille la pierre, ou Jean-Daniel Gary qui crée des effets de surface du verre et que nous connaissons depuis plus de 15 ans. Nous avons rencontré certains artisans par Instagram : comme Clara Valdes, jeune designer et artisane en céramique et Jesmonite. D’autres sont des amis ou connaissances comme Karine Barbier, styliste. Il s’agit essentiellement de rencontres humaines. Elles sont au cœur du processus.
F – Vous privilégiez le fait main. Pour quelle raison ?
PC – A l’heure du tout digital, nous souhaitons garder un contact avec le fait main, l’économie réelle, le territoire. Évidemment, les artisans travaillent avec des outils. La production doit cependant rester en petite série, réalisée personnellement par l’artisan ou ses quelques collaborateurs que nous pouvons ainsi identifier et nommer. Nous aimons l’idée que telle tasse soit faite par Magali, tel plateau en bois façonné par Benoît. Nous aimons que les objets aient une histoire. Il y a celle de la vie de l’objet. Mais celle de sa naissance nous émeut. Et nous espérons que nos clients apprécient aussi cette idée de personnalisation du façonnage. « Obiectum » en latin signifie « faire l’objet » : l’action de faire est donc essentielle.
F – Qui inspire qui ? L’artisan vous présente-t-il ses idées ? Arrivez-vous avec un projet précis ?
PC – Pour le moment, nous restons initiateurs des projets. Parfois, nous avons une idée précise, tels les projets des plateaux PIANO. Dans sa forme, ses dimensions. Mais nous pouvons juste imaginer un concept. Le savoir-faire de l’artisan est crucial dans notre approche et le cahier des charges qui va en découler. Nous devons découvrir et échanger sur sa vision des choses, ses capacités, ses techniques, ses matières. Puis l’objet se forme… Le NEST (support à oeufs), réalisé par Clara est une collaboration dans laquelle la forme est totalement maîtrisée par l’artisane. Nous avions été très intéressés par sa démarche autour du simple aliment qu’est l’œuf. Nous lui avons commandé des coquetiers sur mesure pour notre famille. Et l’idée d’avoir un objet support des œufs dans la cuisine est ainsi venue, après le débat de savoir si, oui ou non, on devait mettre les œufs au frigo. Avec NEST, nous avons tranché.
F – La tasse Ristretta, le Champignon, le miroir Kagami ou encore les plateaux Piano… chacun a une histoire.
PC – En effet, chaque objet a une histoire., du café noir italien en bout de comptoir à Rome ou Venise, en passant par l’objet inutile du Champignon, mais si présent dans un salon…L’histoire vient de nos expériences d’architectes, ou de voyages, de rencontres, et de nombreuses inspirations dont les plus importantes sont le Bauhaus, l’Italie et le Japon.
F – Comment se forment ces objets dans votre imaginaire ? Répondent-ils à un besoin ?
PC – Avons-nous réellement besoin de ces objets ? Nous apprécions être entourés d’objets « utiles ou beaux » tels que William Morris le disait à la fin du XIXème siècle. Le beau fait aussi partie d’un besoin à notre sens. Mais l’un des arguments les plus importants dans la conception, fabrication et vente de ces objets est de soutenir l’artisanat. Nos objets sont relativement chers. Mais ce prix tient compte du prix que l’artisan nous donne. Il n’est pas question de réduire le prix de fabrication au plus bas. Nous constatons que les taux horaires de nos artisans sont relativement bas aujourd’hui. Et nous ne voulons pas les baisser. De plus, après les nombreuses visites d’atelier que nous avons pu faire, les conditions de travail des artisans sont souvent précaires : dans le froid en hiver, le chaud en été et sous les fuites par temps de pluie. Nous espérons que les conditions de travail de ces personnes aux savoir-faire si précieux seront revalorisées : par notre soutien, tant conceptuel que par l’achat de leurs objets. Achat qui vaut engagement donc.
F – Comment se passent les différentes étapes de la réalisation d’un objet ?
PC – Si notre idée est précise, nous pouvons réaliser un plan, un croquis, une 3D, voire une maquette en papier-mâché. Mais s’il s’agit d’un concept, alors l’artisan va proposer sa vision des choses. Par des dessins, des images d’inspirations, des essais. Un dialogue s’installe entre l’artisan et nous. Un prototype est réalisé. Nous payons le prototype, puis commandons une petite série.
F – Vous posez la question de la valeur de l’exclusivité. L’unicité d’un objet le rend-il plus précieux ?
PC – L’unicité, la petite série et la numérotation rendent un objet plus exclusif. Dans notre démarche, l’objet est pensé avec l’artisan. Si demain l’artisan arrête cet objet, nous ne pourrons pas demander à quelqu’un d’autre de faire ce même objet. En ce sens, les objets proposés peuvent s’arrêter rapidement. Et donc la série courte peut en effet valoriser l’objet. Même s’il ne s’agit pas de pièces d’artistes de grande renommée, nos artisans apportent un certain ADN à chaque pièce. Le défaut peut également valoriser la pièce. Pour nous, les objets qui présentent un défaut très visible (nœud marqué dans le bois, déformation de la céramique…) sont valorisés comme des qualités uniques. A l’instar de la culture wabi-sabi.
F -Vous souvenez-vous du premier objet du quotidien pour lequel vous avez eu un coup de coeur ?
PC – Cette question est complexe. Pour François-Xavier, il s’agit d’un opinel. Outil-objet, issu de ses années de scoutisme. Pour moi, c’est un souvenir d’enfance : le panier à sirop en osier de ma grand’mère. Un objet qui marquait les journées d’été en Provence à l’heure du goûter, après le bain de 16H (les enfants n’avaient pas le droit de se baigner avant !)
F – Et le dernier ?
PC – Il n’y a pas un objet particulier, mais un savoir-faire. Depuis février 2023, notre casquette d’éditeurs d’objets d’artisans nous a conduit à prendre la présidence du Comité de la Vannerie à Fayl-Billot, Haute-Marne (Comité de développement et de promotion de la vannerie- CDPV). Et notre dernier coup de cœur se porte donc sur les objets en vannerie : osier, rotin, bambou, etc. Nous découvrons des artisans exceptionnels, passionnés et des objets à diffuser sans modération. La vannerie a peu à peu disparu avec l’arrivée des objets en plastique. En effet, ces objets sont pour la plupart des contenants. Les sacs, caisses, boîtes, présentoirs ont détrôné les paniers, ou supports en osier de nos marchés, boulangeries et primeurs. Les paniers, sacs, corbeilles, de préférence en osier (le rotin est une liane exotique), sont donc nos derniers coups de cœur ! Pile dans notre mood de slow-living et de choix de matériaux naturels (ou à faible impact environnemental).
F – Diriez-vous que vous êtes des passeurs d’émotions ?
PC – Nous l’espérons en tout cas. Le fait que quelqu’un se positionne devant nos objets selon le simple principe du « j’aime- je n’aime pas » renvoie à une première émotion. Evidemment, nous espérons plus de « j’aime » et de coups de cœur. Mais notre démarche va au-delà de la forme et de l’esthétisme d’une pièce, puisqu’elle est amenée par le soutien que nous portons aux savoir-faire et à nos artisans locaux. Il s’agit donc d’un engagement !

Photos d’Objet Obiectum et Jill Salinger (Studio Craime)





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