“Un rendez-vous avec le délicat, avec le suspendu”… Écoute-moi, dit Oud Pagode, le dernier parfum de Chapel Factory. Composée d’un chrysanthème très vert, de poudre de riz et de bois de Oud, cette fragrance fort réussie joue l’élégance tout en retenue. Elle invite à sacraliser l’instant et nous donne naturellement envie d’échanger quelques moments, eux aussi suspendus, avec sa créatrice, Anaïs Biguine.

Chère Anaïs,
Flannie : Comment est née cette idée d’une collection sur la voie de l’encens ?
Anaïs Biguine : Ce fut l’effet Kiss Cool du confinement. J’ai eu une incubation que je n’ai pas vue venir. J’avais besoin de parler de spiritualité. J’aime l’histoire des religions. Elle me fascine. Tout de suite, je me suis retrouvée à partir sur une palette d’encens. Il n’y a pas de religion sans encens. C’est ainsi que j’ai créé Chapel Factory. La marque a cartonné direct, universelle dans son attrait, sa compréhension.
Elle se compose de parfums très différents…
Mon premier parfum a été Heresy, dont j’adore le nom. Il permet de comprendre que je ne cherche pas à faire de la “messagerie de bonne conduite”. Chacun a son propre rapport à la religion. J’aime celui de Victor Hugo, par exemple, qui avait un trône des absents dans sa salle à manger. Nous avons tous nos petits arrangements avec la religion. Ainsi, j’ai exploré New Ager. J’ai fait un patchouli aux inspirations californiennes pour expliquer ce mouvement New Age américain des années 80 en Californie où il y avait la nécessité de réinventer une religion qui va piocher un peu chez tout le monde. J’ai par la suite exploré différentes pistes comme une eau de baptême sur l’odeur de l’enfance, un jus plus chamanique avec le Palo Santo. J’ai un psaume avec un santal très lumineux – je me suis beaucoup inspirée des psaumes du roi David. Holy Stick, lui, est un jus très épicé, avec beaucoup de vibrations. Hermit Coat est, au contraire, un manteau de cendres mystérieux. Eau d’épines est, lui, très frais avec du bois de rose. Le dernier-né, c’est Oud Pagode.
Le Oud, c’est une première pour vous ?
S’il y a bien une matière avec laquelle je n’avais jamais voulu travailler jusqu’à Oud Pagode, c’était le Oud. Il y avait une redondance dans la proposition du Oud dans la parfumerie qui me gonflait jusqu’au moment où je suis entrée au musée Guimet et j’ai découvert, à travers l’histoire d’un ermite, qu’on brûlait du bois de Oud dans les pagodes depuis la nuit des temps (11-12-13e siècles). Je me suis dit que cela pouvait être un axe super intéressant. Pourquoi ne pas donner au Oud une dimension aquarellée, une petite musique de chambre ? J’ai pensé, en faisant ce parfum, à une eau de kimono.
Une eau de kimono ?
J’avais envie d’être dans la grâce, la retenue, créer quelque chose de délicat qui vient complètement contrebalancer l’image qu’on se fait du Oud qui tabasse à tout-va. J’avais aussi envie de travailler le chrysanthème depuis longtemps.
Le chrysanthème est rarement utilisé en parfumerie…
C’est vrai. Il offre un floral très vert, très frais, piquant. Le rapport qu’on a à cette fleur chez nous – une fleur sombre qu’on utilise pour fêter les morts – n’est pas le même qu’au Japon. Au Japon, au contraire, c’est vraiment un gage de joie. Tout est positif dans le chrysanthème au Japon. J’adore cette fleur. Le chrysanthème a le pouvoir d’une signature. Il y a également du lotus et de la poudre de riz pour donner un côté poudré, délicat au parfum. Oud Pagode balance entre le côté vif, floral, et le côté brut, boisé du Oud. Ces notes poudrées sont une passerelle entre les deux et rappellent les maquillages japonais. Le cashmeran enlève le côté râpeux du Oud, apporte du crémeux. La fumée, en fond, n’est pas smocky. Elle est voilée. Le thé noir vient donner un côté un peu noirâtre mais dilué. Il joue avec le côté floral de la note de lotus.

Quelles sont les premières notes qui vous sont venues naturellement ?
J’ai tout de suite pensé riz – chrysanthème – oud. C’était incontournable pour moi. Les autres notes sont venues s’ajouter ensuite. Le vrai travail était autour de l’équilibre et de la force.
Vous avez été très inspirée par la cérémonie du kodo…
La cérémonie du kodo exprime extrêmement bien la dimension de l’encens. Tout démarre avec l’encens dans l’histoire du parfum.La cérémonie du kodo permet de revenir aux sources. “Per fumum” = “à travers la fumée”. Ce que j’aime aussi beaucoup dans le japonisme, c’est une façon très particulière d’apporter de la cérémonie aux choses. Les japonais ont un sens artistique et esthétique extrêmement rare. J’aurais pu partir sur quelque chose de beaucoup plus opulent mais la retenue dans Oud Pagode est en rapport au Japon. On peut être délicat et avoir une très jolie tenue.
C’est quelque chose que vous réussissez particulièrement bien dans chacune de vos créations.
Je ne sais pas. Je n’ai pas tellement de recul, bien que je ne me parfume pas qu’avec mes parfums. Il y a des parfums qui m’ont beaucoup inspirée dans ce métier comme l’Eau de Rochas parce que c’était l’odeur de ma mère. Je ne pouvais pas aller accoucher sans mon flacon d’Eau de Rochas parce que c’est une eau qui passe de mère en fille dans ma famille. J’ai aussi été infiniment bouleversée par Féminité du Bois de Shiseido car ce parfum avait une autre façon de raconter la femme dans le boisé qui était extraordinaire.
Certains pourront porter sur Oud Pagode un autre regard, celui d’une ode à la féminité, entre grâce et puissance. Sans le vouloir, peut-être, Anaïs Biguine a trouvé ici une autre façon, elle aussi, de raconter la femme dans le boisé.
Notes de tête: Thé noir, lotus
Notes de coeur: Chrysanthème, poudre de riz, bois de cachemire
Notes de fond: oud, musc, fumée





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