C’est du Japon que Jordan Sapally, photographe culinaire, prend aujourd’hui le temps de répondre à nos quelques questions sur son métier avec simplicité et amour du partage. D’un shooting vibrant au Meurice à la découverte du restaurant Beige Alain Ducasse à Tokyo, il nous offre des instants de grâce avec les plus grands mais pas que…

Comment est née sa passion pour la restauration ? Comment réussit-il aussi bien à jouer de complicité avec la lumière pour nous livrer, chaque fois, des images de plats sublimés comme des bijoux

Entretien

Cher Jordan,

Peux-tu nous raconter ton parcours ?

Mon parcours est un peu atypique. A la base, j’ai fait une école de tourisme. Après, j’ai travaillé dans des palaces à Paris, et je suis parti en Martinique pendant 6 mois pour explorer la conciergerie et l’hôtellerie dans un club vacances. A mon retour, j’ai continué sur un Master en communication. J’ai commencé par des stages en Fashion Weeks, dans des maisons de couture, chez Saint-Laurent, par exemple. Au fur et à mesure, j’ai fait quelques défilés en tant qu’habilleur puis je suis rentré en agence de presse. Un parcours qui n’est pas du tout lié à la photo mais qui m’a, cependant, taillé les épaules pour devenir freelance. On ne nous apprend pas à être freelance en France. 

Quand la photo culinaire est-elle devenue une évidence pour toi ?

Je suis parti à Bali après avoir plaqué la mode. J’y ai eu une révélation, me disant que j’avais très envie de devenir photographe. Ensuite, je suis allé en Inde. Au début du premier confinement en France, j’ai été rapatrié par l’ambassade. Je suis rentré chez moi et je me suis demandé ce que j’allais faire de ma vie. J’ai commencé à cuisiner un peu, à shooter les plats que je cuisinais et des petites pâtisseries de la boulangerie du coin. Je voulais accumuler pas mal de clichés pour me faire un portfolio et contacter petit à petit des restaurants. J’ai fait plein de collabs gratuites au début pour avoir plus de restaurants dans mon book. Et, naturellement, j’ai commencé à me prendre de passion pour les histoires des chefs, leurs parcours, la gastronomie, le terroir, le savoir-faire. Depuis, je n’ai jamais arrêté.

Quelles sont les expériences les plus marquantes de ton parcours ?

Les premiers restos que j’ai fait. Quand je conseille aujourd’hui des photographes qui débutent, je n’hésite pas à leur dire “faites, trompez-vous, que ce soit beau, que ce soit moche, faites, faites, faites”. Les expériences les plus marquantes sont souvent pour moi les expériences qu’on a vécues au début et qui nous construisent. J’ai appris plein de choses, souvent par l’erreur. On a peur de faire des erreurs souvent, à tort. Elles sont si utiles !

Quelle est ta mission aujourd’hui ?

Aider les restaurateurs à développer leur image au maximum en fonction de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils sont. J’aime bien dissocier l’Être et le « Faire ».
J’aime comprendre ce que les personnes FONT, mais surtout ce qu’elles SONT.
Que ce soit au Meurice dans les cuisines d’Amaury Bouhours, que j’adore car il fait un travail extraordinaire, ou quand je vais dans un petit resto péruvien qui s’appelle Ayahuma où Javier et Maria font une cuisine avec le coeur, j’aime retrouver l’âme des gens et ce qu’ils dégagent. J’aime travailler du petit coffee shop au restaurant étoilé. C’est très important d’avoir ce panel de clients pour se rappeler pourquoi on fait ce métier. 

Restaurant Beige – Alain Ducasse – Tokyo

Pourquoi le fais-tu, justement ?
Avant tout pour mettre en lumière l’or que certains chefs ont dans les mains alors qu’ils ne le soupçonnent même pas. Ce que je constate au fil de mes voyages, c’est qu’on comprend tout de la société d’un pays, d’une ville, quand on entre dans un restaurant. Plus je voyage et plus j’aime mon métier car j’ai la possibilité de rencontrer des profils très différents, tous plus inspirants les uns que les autres. 

Quels sont tes plus grands défis quand tu es sur un shooting ?

La lumière. C’est quelque chose qui peut parfois poser problème car je travaille toujours en lumière naturelle. Il est très rare que je ramène un spot, une lumière artificielle. Je fais en sorte de m’adapter au restaurant. Je n’aime pas utiliser des accessoires pour rendre le shooting plus simple. J’ai une démarche minimaliste. J’aime entrer dans un restaurant avec mon boîtier et mon 35mm, aucun autre objectif. Je me dis tout le temps “ce n’est pas à moi de changer d’objectif mais c’est à moi de me déplacer par rapport au sujet, c’est à moi de travailler ma créativité pour trouver des angles, de nouvelles idées…” C’est un défi que je me suis imposé. Ce ne sont pas à des accessoires, à des lumières de faire le travail à ma place.

Tes atouts ? 

Je pense que je suis vraiment à l’écoute de ce que les chefs et restaurants veulent. Je parle beaucoup avec eux pour savoir ce qu’ils attendent de moi, où ils veulent emmener l’image de leur restaurant, ce qu’ils veulent montrer d’eux. Il y a un aspect un peu intime dans la photo, même quand on photographie un restaurant.
Je pense que j’ai aussi appris à dire non à des projets ou shootings qui ne me correspondent pas. Car, parfois, d’autres photographes seront bien meilleurs que moi sur certaines choses ou certains types de shooting.
J’ai envie d’arriver dans chaque restaurant avec l’envie totale de donner le meilleur de moi-même. J’y vais avec ma bonne humeur, mon sourire, avec l’envie de prendre les plus belles photos, qui collent au mieux avec une identité.

Et, en même temps, on sent ta patte dans chacune de tes photos…

Je pense que c’est dû au fait que j’utilise peu de matériel et un seul objectif. J’aime bien me rapprocher du rendu qu’avaient les argentiques, avec mon 35 mm, une focale en f1.8 qui donne un très beau flou à l’image, à travers laquelle on a une très belle profondeur de champ.

Restaurant Beige – Alain Ducasse – Tokyo

Parmi tes photos, quelles sont les plus populaires ?

Les photos très graphiques, très symétriques. J’aime quand c’est aligné, ou décentré, quand il y a de belles lumières, qu’on sait d’où les rayons arrivent. Aussi quand on comprend une image instantanément en la regardant. Ces photos marchent très bien. 

Celles dont tu es le plus fier ? 

Je pense que le shooting qui m’a rendu le plus fier était chez Pristine. Un jour, je vendais de la vaisselle sur le Bon Coin avec ma maman et j’ai reçu un message d’un monsieur qui voulait acheter cette vaisselle. Un an après, une jeune restauratrice à Paris m’a appelé pour shooter son restaurant. C’était en réalité la copine de ce monsieur, et je me suis rendu compte que j’allais shooter ma propre vaisselle dans ce nouveau restaurant.

Très fier aussi de la première fois où j’ai travaillé au Meurice avec Amaury Bouhours. Je ne m’en suis toujours pas remis car j’étais très stressé. C’était un très beau shooting. Celui du Louis XV également, avec Emmanuel Pilon. D’avoir pu shooter au Mexique, au Japon, à Bora Bora aussi.. Il y a plein de shootings dont je suis fier. Mais ce sont surtout des lieux, des rencontres, des moments…

Quel est le shooting qui t’a donné le plus de fil à retordre ?

Il n’y a pas un shooting en particulier. J’ai surtout du mal avec les shootings où il y a de grosses lumières oranges, par exemple. Elles dénaturent rapidement la couleur des aliments et c’est toujours quelque chose de compliqué à gérer. 

Comment fais-tu alors ?

J’essaie de trouver un moyen de m’adapter : aller dehors, changer les angles, demander à couper les lumières, quitte à déménager un petit peu le resto, utiliser le mobilier… Ça dépend. Parfois, je prends juste une table et je vais dehors. Quand il y a un peu de défi, c’est intéressant aussi.

Ce que tu préfères photographier dans un restaurant ? Et pourquoi ?

J’adore commencer tôt le matin, photographier les produits bruts, les livraisons, quand les produits arrivent directement de chez le producteur. Je suis allé avec Emmanuel Pilon du Louis XV au marché du cours Saleya à Nice. J’ai pu voir quels produits il choisissait, avec quels producteurs il travaillait. J’aime aussi voir comment les produits sont ensuite préparés en cuisine. Prendre en photo la transformation de l’aliment, de la livraison jusqu’au plat, c’est ce qu’il y a de plus intéressant selon moi. 

Marché – Cours Saleya – Nice

Pour quelle célébrité aimerais-tu le plus faire un shooting ? 

Diego Alary. J’aimerais aussi travailler avec Mallory Gabsi qui a fait Top Chef et a eu sa première étoile cette année. Je trouve son parcours très inspirant. Je n’ai pas encore déjeuné dans son resto mais il m’inspire sympathie et gentillesse. Évidemment, avoir 10 minutes avec Alain Ducasse pour faire des portraits, c’est mon rêve. J’aimerais bien travailler également avec Thierry Marx au Mandarin Oriental. J’aime beaucoup son discours, son art de vivre. J’ai l’impression que tout est réfléchi, structuré, dans la douceur et dans la précision extrême.

Si tu devais travailler sur un projet avec un autre photographe, qui choisirais-tu et pourquoi ?

J’aimerais bosser sur un sujet avec Mathieu et Shirley de The Social Food (@thesocialfood). J’ai commencé la photo culinaire en regardant ce duo créer des recettes pendant le confinement. J’aime leur style, leur minimalisme, leur énergie, tout ce qu’ils ont construit autour de leur compte insta et les marques qu’ils ont créées.
Maki Manoukian (@makimanoukian) et Daniel Fernandez (@_phoungry) également, j’adore leurs travail respectifs. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour toutes ces personnes et ces photographes culinaires. Ils m’ont vraiment permis de trouver mon style, appris à savoir ce que j’aime shooter, m’ont fait découvrir plein de restaurants et de chefs à travers leurs shootings et leurs univers..

Enfin, quels sont pour toi les grands défis de demain dans l’univers de la photo culinaire ?

De ne pas succomber à l’intelligence artificielle pour créer des photos, de continuer à travailler avec des personnes qui ont vraiment envie de faire de l’image, de raconter des histoires sur les chefs, les terroirs, l’art de vivre. Je trouve qu’on le perd un peu avec Instagram. Je pense qu’un défi dans les années à venir sera de redonner la parole aux chefs. Pourquoi n’y a-t-il pas sur Instagram un format qui permettrait aux chefs de raconter leurs recettes, leurs rencontres avec des producteurs ? Dans les prochaines années, je ne compte plus faire que des restaurateurs mais aussi axer mes photos sur d’autres métiers qu’on doit préserver en France autour des produits, de l’art de la table…

Et tes projets futurs ?

J’ai hâte de revenir à Paris retrouver les restaurateurs parisiens. Je rêve de travailler avec un chef et une maison d’édition sur un projet de livre. J’aimerais aussi prendre un ou deux stagiaires à l’avenir ou proposer des ateliers sur la photographie culinaire.

Une réponse à « Dans la lumière… avec Jordan Sapally »

  1. Bravos pour ce très beau debut de parcours !

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