Il a un nom à manier l’épée ou la plume mais c’est sur des touches qu’il botte les nez. Julien Rasquinet est un des parfumeurs les plus talentueux de sa génération. On lui doit The Moon pour Frédéric Malle, Bois d’Ascèse pour Naomi Goodsir ou encore Ambre Safrano pour BDK. Sa justesse de ton olfactive et son audace ne passent pas inaperçus. Après avoir été parfumeur pour Creed, spécialiste des parfums moyen-orientaux et créateur inlassable de nombre de fragrances, Julien Rasquinet a rejoint il y a près d’un an la société CPL Aromas. D’une conversation sur le safran pour un prochain article à son interview portrait, il n’y a eu qu’un pas, franchi avec beaucoup de générosité.
Un grand merci pour cet entretien !

Cher Julien,
Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?
Je n’étais pas destiné au métier de parfumeur. Je ne savais même pas que ce métier existait. En revanche, je suis tombé amoureux des odeurs quand j’étais enfant et plus particulièrement du parfum quand j’étais adolescent. Avec mes moyens de l’époque, j’avais 3-4 parfums qui me suivaient tout le temps et qui sont devenus comme une extension de moi-même. Je me sentais déshabillé quand je ne les portais pas pour sortir. J’étais vraiment amoureux du parfum mais je me projetais assez peu, je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie. J’ai étudié dans une école de commerce comme mes frères aînés puis j’ai fait un stage de fin d’études chez Firmenich, au marketing, à New York. C’est ainsi que j’ai découvert le métier de parfumeur. Je suis revenu en France avec la conviction que j’allais rester dans cette industrie. En revanche, comme je n’avais fait ni chimie ni école de parfumerie, je pensais que c’était foutu pour moi.
Que s’est-il passé alors ?
J’ai eu de la chance car mon père est tombé sur Pierre Bourdon par hasard dans un aéroport. Le soir, il est rentré et m’a donné sa carte de visite. Je l’ai appelé le lendemain. Nous nous sommes vus ensuite assez régulièrement pendant un an. Un jour, il m’a dit “je prends ma retraite dans 3 ans et j’aimerais que tu sois mon dernier élève parfumeur.” J’ai passé 3 années avec lui à apprendre le métier. Savez-vous comment se passe la formation ?
Racontez-nous…
Pendant un an, on sent les matières premières, on essaie de les exploser en facettes, il faut retenir des noms barbares et leur odeur. Pendant les deux années qui suivent, on fait des contretypes : d’abord des contretypes de base puis des contretypes de parfums qui ont jalonné l’histoire de la parfumerie.

Une fois ma formation terminée, j’ai été parfumeur indépendant pendant 5 ans, ce qui était très visionnaire pour l’époque. J’étais en même temps le parfumeur de Creed. Quand j’ai sorti Royal Oud pour Creed, j’ai vraiment commencé à m’intéresser à la parfumerie arabe. Je suis allé visiter Dubaï et j’ai eu envie de passer quelques années de ma carrière à me consacrer à cette parfumerie. IFF, qui ouvrait un centre créatif à Dubaï, m’a demandé de les rejoindre. J’ai passé 5 ans à Dubaï puis je suis revenu passer 5 ans à Paris. Il y a à peu près un an, j’ai été contacté par Chris Pickthall, le propriétaire de CPL Aromas, une société familiale de 700 collaborateurs. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de génial à faire en France et je travaille maintenant avec CPL Aromas.
Parmi toutes ces expériences, laquelle a été la plus marquante ?
C’est très compliqué car elles l’ont toutes été, très différemment. Il y a un lien entre toutes ces expériences et ce que j’ai recherché chez CPL.
Quel est-il ?
C’est l’idée de créer un projet, de me mettre en danger et de faire en sorte que cela marche.
Quels sont vos grands défis actuels en tant que parfumeur ?
L’un de mes défis actuels est de participer au développement de CPL Aromas. Comme j’ai un rôle plus central chez CPL que je n’avais auparavant chez IFF, j’ai aussi le défi de faire grandir les équipes et les parfumeurs plus jeunes qui travaillent avec moi.
Quels sont vos atouts ?
Aujourd’hui, je travaille dans une société familiale. Le sentiment que j’ai le matin quand je vais travailler n’est pas du tout le même. Il y a une concurrence entre parfumeurs, comme partout, mais comme nous sommes dans une petite société, cette concurrence est très saine. Si je perds un projet mais qu’il est gagné par le parfumeur du bureau d’à côté, je serais content pour l’autre parfumeur. Je ne vais pas vous cacher que je suis hyper compétitif mais on m’a appris à perdre aussi.

Ce n’est pas quelque chose qu’on apprend facilement…
En effet. Dans notre métier, il vaut mieux l’apprendre. Pierre Bourdon disait toujours “nous sommes payés pour perdre.” Nous travaillons sur de nombreux projets. Pour chacun, il peut y avoir 3 ou 4 maisons en compétition. Dans chaque maison, il y a entre 5 et 15 parfumeurs sur le projet. Statistiquement, nos chances de gagner ne sont jamais énormes.
Pouvez-vous nous parler un peu de votre actualité olfactive ?
J’ai recommencé il y a 2 mois. J’ai eu de très beaux wins au Moyen-Orient sur des marques dont nous parlerons plus tard. Même chose dans la niche.
Quelles sont, parmi vos créations, les plus populaires ?
Je pense que ce sont The Moon de Frédéric Malle, Royal Oud de Creed et Enclave d’Amouage.
Quelles sont les créations dont vous êtes le plus fier ?
Ce sont à peu près les mêmes. Et j’ajouterai Tabac Rose et Ambre Safrano pour BDK et Bois d’Ascèse et Cuir Velours pour Naomi Goodsir.

Quelle est la création qui vous a donné le plus de fil à retordre ?
Il n’y en a pas une en particulier. Je pense que Frédéric Malle et Olivier Creed sont les meilleurs évaluateurs que je connaisse sur le marché et sont en même temps les gens les plus durs. Durs dans le bon sens. Ce sont des gens avec qui j’ai apprécié travailler, avec qui j’ai l’impression d’avoir énormément appris. Ce sont deux personnes qui vous poussent vraiment dans vos retranchements.
Pour vous, quels sont les enjeux de la parfumerie de demain ?
C’est de continuer à faire des notes intéressantes, de ne pas tomber dans des parfums trop consensuels car sur-testés. Il faut remettre l’intuition au centre de la création du parfum, et non plus l’apparente rationalité des résultats de tests.
Il va aussi y avoir des enjeux réglementaires autour de 85 ou 87 allergènes. J’ai encore du mal à évaluer les impacts exacts que cela va avoir sur la création mais c’est quelque chose qui paraît assez redoutable. Il va falloir qu’on se réinvente, qu’on réadapte notre manière de travailler. Peut-être que c’est une bonne chose. Peut-être que nous allons repartir en création à partir d’une page blanche mais je ne suis pas persuadé que c’est une bonne nouvelle non plus.
Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité de votre choix, qui serait cette personnalité ?
Assez régulièrement, des gens me demandent de leur faire des parfums sur-mesure. Je leur explique que c’est très compliqué. Je suis plus inspiré par une belle histoire. Les gens vont m’inspirer si je leur parle, si je les connais. Les gens qui me donnent envie de faire des parfums sont des Frédéric Malle, des David Benedek, des Renaud Salmon, des Olivier Creed.

Si vous pouviez créer un parfum à 4 mains avec un autre parfumeur, qui serait-il ?
J’aurais adoré créer avec Pierre Bourdon. Pierre est parti à la retraite trop tôt. Je ne l’ai connu que pendant ma formation. J’ai toujours regretté de ne pas avoir créé avec lui. Quand j’étais indépendant, il me conseillait sur mes formulations mais je n’ai jamais réellement créé avec lui.
Quels sont vos projets futurs ?
Continuer à m’amuser dans la création. C’est assez simple comme projet. La raison pour laquelle j’ai choisi de rejoindre une société familiale est que j’avais peur d’oublier de m’amuser. C’est mon moteur. On est là pour le business mais on est là aussi pour s’amuser.
Portraits : Romain de Sigalas





Laisser un commentaire