Aujourd’hui, chers lecteurs, je vous propose de découvrir le parfumeur Fabrice Pellegrin dont les compositions m’émerveillent bien souvent. Dès la première minute d’échange, on sent une générosité indéniable s’échapper de cet homme dont beaucoup connaissent les parfums sans pour autant connaître le nom. « Parfumeur de l’année » 2017 (Cosmétique Mag), Fabrice a travaillé pour les plus belles maisons, les plus grands noms (Yves Saint Laurent, Valentino, Gaultier, Margiela, Armani…). Ceux qui le connaissent bien vous diront qu’il a une sérénité bien à lui, une voix du sud posée, mesurée. Cet homme agréable et accessible prend, pour nous, le temps de partager son art.
Cher Fabrice,
Pouvez-vous nous raconter quelque peu votre parcours ?
Mon métier est une véritable histoire de famille. Je suis né dans les collines autour de Grasse, ma ville natale et celle de mon cœur, et c’est de là que vient ma famille et ma vocation. Mon père était parfumeur, ma grand-mère cueilleuse de fleurs (on surnomme le jasmin « la fleur » à Grasse) et mon grand-père travaillait dans la transformation d’ingrédients naturels pour la parfumerie. J’ai eu la chance d’être baigné depuis mon plus jeune âge dans cet univers merveilleux, au milieu des fleurs, des mouillettes et des échantillons. J’ai fait tout mon apprentissage à Grasse. J’ai appris le métier de parfumeur chez Robertet. Il n’y a pas de meilleure éducation que d’apprendre sur le terrain. Le contact direct avec des professionnels permet de découvrir tous leurs petits secrets que je n’aurais pas connus autrement. J’ai rejoint Firmenich en 2008 où j’occupe le poste de parfumeur principal et directeur de l’innovation et du développement des produits naturels.
Quand la parfumerie est-elle devenue une évidence pour vous ?
Ma passion pour la parfumerie est réellement entrée dans ma vie à l’âge de 15 ans, lors d’un stage d’été, où j’ai découvert la transformation des matières premières et le processus de création d’un parfum – c’était magique. C’est là où ma vocation de parfumeur a pris tout son sens, au cœur des processus de création et des matières premières naturelles. Je me suis rendu compte que j’aimais être proche de ceux qui les cultivent et écouter leurs belles histoires, l’origine de leur magie. J’ai eu l’envie de les vivre au quotidien et d’avoir la chance de pouvoir les sublimer dans mes créations.
Parmi toutes vos expériences, quelle est, selon vous, la plus marquante ?
J’aime relever des défis. Travailler sur des notes qui retranscrivent le goût, la texture d’un aliment est une expérience fascinante. Je pense au kiwi qui ne sent pas mais dont on peut réussir à construire l’odeur à partir du goût, ou encore la chantilly qui a une texture intéressante à traduire en note.
Quels sont vos grands défis actuellement ?
Continuer d’insuffler une nouvelle vision des parfumeurs à nos clients. Désormais, nous avons plus souvent l’occasion de décrire notre processus créatif, les clients comprennent ainsi mieux nos inspirations artistiques et nous incitent à concevoir des émotions olfactives. Je pense qu’il faut continuer de communiquer ainsi pour créer une véritable relation de confiance et de transparence, c’est ainsi que les plus belles créations voient le jour.

Vos atouts ?
Chez dsm-Firmenich, je suis à la fois parfumeur et directeur de l’innovation pour les produits naturels, et mon travail, avec les équipes à Grasse, consiste à faire raconter de nouvelles histoires aux plantes à parfum. Il est intéressant de découvrir de nouvelles huiles essentielles et absolues pour enrichir la palette du parfumeur et créer de nouveaux parfums. Cependant, l’innovation implique également de nouveaux procédés d’extraction qui révèlent les facettes cachées d’ingrédients bien connus, tels que la lavande ou le jasmin : extraction par fluide supercritique (SFE), co-distillation ou même extraction électromagnétique que nous appelons Firgood®. Grâce à cette technologie propre et sans solvant, nous pouvons désormais extraire des fruits, des légumes et des fleurs traditionnellement « silencieuses ». Cette partie de mon travail, au contact des cultivateurs et de la terre, m’inspire énormément pour mes créations. Mon travail de parfumeur consiste à mettre constamment en valeur le meilleur que la nature a à offrir dans un parfum.
Parmi toutes vos créations, quelles sont les plus populaires ?
Je pense à mes créations pour la maison Diptyque comme Do Son, Eau de Rose, ou encore L’Eau Papier. Dans ce dernier, j’ai travaillé sur l’odeur abstraite de l’encre au contact du papier. Il y a également Wanted d’Azzaro qui met en avant la cardamome, une épice fascinante. Bien sûr, Scandal de Jean-Paul Gaultier, un féminin opulent autour des fleurs blanches miellées, et enfin Fame avec cette note d’encens crémeux entouré de jasmin. Ces parfums sont de véritables partis pris olfactifs, particulièrement appréciés des consommateurs pour leur signature singulière.
Quelles sont celles dont vous êtes le plus fier ?
C’est difficile pour moi de choisir l’une d’entre elles. Dans chacune de mes créations, je mets une partie de moi et de la passion pour façonner une signature aboutie.

Quelle est celle qui vous a donné le plus de fil à retordre ?
Je ne parlerai pas de fil à retordre mais plutôt de gestion du temps. Le temps est une dimension très importante dans la création, et on n’en a jamais assez pour travailler.
Quelle est votre matière préférée ? Et pourquoi ?
Le patchouli est une matière première qui a été pour moi comme un choc olfactif. Il m’a donné accès à la séduction. Il m’arrive de le porter en pur. Si facetté, mystérieux, envoûtant, il est un parfum à lui tout seul. J’affectionne aussi la tubéreuse. Elle est majestueuse, longiligne et j’aime le contraste entre ses petites fleurs blanches délicates et son pouvoir de diffusion phénoménal et narcotique.
Et enfin, il y a l’Ambrox, une molécule issue des biotech, et comme le patchouli, il est complexe, difficile à qualifier entre muscs, bois et ambre gris. C’est un véritable parfum de peau, sensuel, addictif, avec du parti pris.
Si vous pouviez créer un parfum pour la personnalité (personnalité ou personnage, réel ou fictif…) de votre choix, qui choisiriez-vous et pourquoi ?
Je me projette plus dans un lieu que sur une personnalité. J’aimerais m’immerger dans la bibliothèque du Vatican afin d’en percer ses secrets, d’apprécier sa richesse et à partir de là créer l’odeur de ce lieu mystérieux.
Quel parfum lui composeriez-vous ?
Je vous laisse deviner.
Si vous deviez créer un parfum à 4 mains, quel autre parfumeur choisiriez-vous et pourquoi ?
J’ai la chance de partager avec mes deux fils ma passion pour le parfum. Travailler avec eux est une évidence, une histoire de transmission. Je leur apporte le savoir et eux m’apportent la fougue.
Quels sont, selon vous, les grands enjeux de demain dans l’univers de la parfumerie ?
La nouvelle génération ne cesse de me surprendre, car leur curiosité les pousse à découvrir et à essayer constamment les derniers parfums sur le marché. Ils aiment explorer de nouveaux horizons olfactifs et sont à la recherche de signatures toujours plus distinctives et puissantes. En tant que parfumeur, il faut relever ce défi de séduire cette génération aux multiples facettes. Il faudra donc réussir à s’adapter en permanence à leurs envies en proposant des parfums toujours plus innovants et originaux. Et bien sûr, créer des parfums toujours plus respectueux de la planète avec de beaux ingrédients naturels sourcés de manière durable, qui ont un réel impact olfactif dans les compositions, au-delà des revendications marketing.
A découvrir absolument parmi les dernières créations de Fabrice :

Sogno in Rosso pour Valentino
The Dandy pour Penhaligon’s
Et, bien sûr, Patchouli Mania pour Essential Parfums
Crédit photos portraits : Dsm-Firmenich





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